Le Conte de Noël tragi-comique d’Arnaud Desplechin

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Comme tout artiste, Arnaud Desplechin a plusieurs dieux tutélaires. Truffaut et Bergman en font partie. Mais c’est aussi à Shakespeare, celui d’un Conte d’Hiver, qui traite une trame de drame sur un ton de comédie, que fait penser Un Conte de Noël (2008) de Desplechin.

Cela se passe à Roubaix (sous-titre du film), lieu par excellence des liens familiaux chez Desplechin. Mathieu Amalric y incarne un homme qui a été exclu de sa famille. C’est un bouffon shakespearien, c’est-à-dire une sorte de ‘voyant’ grotesque, qui perce à jour les hommes et les situations, sans même le chercher, sans paraître comprendre son don. « C’est le diable », souffle sa soeur, parce que son regard la brûle, lui dévore le cerveau en l’exposant au soleil, lui crie en plein visage qui elle est. Car c’est du bouffon qu’ont le plus à craindre les « chercheurs de connaissance », ceux qui errent si loin en dehors d’eux-mêmes, pareils aux abeilles butinant trop loin de leur ruche, qu’ils ne peuvent plus retourner en arrière et dès lors ne se connaissent plus (le film cite explicitement cette métaphore de Nietzsche). Tous, ils sont aveugles dans le film : Anne Consigny, qui ne se sait pas à demi-folle, Chiara Mastroïanni, qui ne sait pas que Cappelluto l’aime et qu’elle l’aime, même Deneuve, en mère égocentrique repoussant ses enfants parce qu’ils sont la vie et qu’elle ne veut pas que celle-ci, et son cortège de maladies, la détruisent. Alors, le bouffon doit être chassé du territoire sacré de la famille, car il est trop dangereux pour son unité, qui se construit sur les non-dits.

Amalric, lui, sait ; il verbalise, éructe, pontifie, insulte, et se rit de tout. Il est trivial et vulgaire, car il incarne la vérité, et les vérités familiales ne sont souvent ni grandes, ni nobles. ll est pareil à la pythie de l’oracle : comme elle, après la transe, qui survient dans l’ennivrement du rire et du vin, après que la vérité ait été dite, il s’effondre, au sens premier du terme. Après chaque esclandre, Amalric tombe littéralement. Le parallélisme avec la pythie de la mythologie grecque (autre influence fréquente chez Desplechin) est si poussé qu’on ne peut croire que Desplechin n’y ait pas songé.

Amalric, d’abord épigone d’Héphaïstos ayant déçu les espoirs placés en lui (car ne pouvant sauver son frère), puis bouffon banni, triomphera quand sa mère comprendra qu’il ne fut pas enfanté pour aider son frère, condamné, mais pour la sauver, elle. A nouveau comme chez Shakespeare, le rôle du bouffon dans le grand ordre des choses ne se révèle que sur le tard.

Pour donner ses ramures au tronc central du récit, Desplechin entremêle ses personnages en les présentant selon la technique théatrale du monologue. Chacun a droit au sien. Ce legs théâtral (et truffaldien) pleinement assumé n’empêche jamais Desplechin d’utiliser le langage et les possibilités techniques du cinéma : le travail sur le montage en parallèle, les jump cuts, les surimpressions, les fondus enchainés, la caractérisation musicale des scènes si bien utilisée par le cinéaste (et dont se prive hélas tant d’autres films français), produisent un ensemble vif et procurant un plaisir purement cinématographique.

Enfin, Desplechin continue de s’amuser avec des noms bibliques, mythologiques et shakespeariens. Ces noms me paraissent davantage être pour lui des sésames, les étincelles qui embraseront son inspiration et d’où naitra un film, que des références à prendre au pied de la lettre et expliquant à eux seuls les personnages. Comme chez Tolkien, le nom et la langue précèdent ici la création du monde. Et ce monde est bien celui de Desplechin, avec son ton propre, où la joie de vivre procède d’un tragique traité avec légèreté.

Strum

 

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