Le thème musical d’Ann Rutledge chez John Ford : à propos de Vers sa Destinée et L’Homme qui tua Liberty Valance

De tous les grands cinéastes classiques américains, John Ford est celui pour lequel la musique comptait le plus, et ses films sont souvent indissociables des musiques et des chansons les traversant. Le thème musical d’Ann Rutledge, composé par Alfred Newman, a été utilisé deux fois par Ford : une première fois dans Vers sa Destinée (Young Mr. Lincoln) (1939) et une deuxième fois dans L’Homme qui tua Liberty Valance (1962). Ce n’est pas un hasard.

C’est le thème musical d’une morte, Ann Rutledge, que Lincoln aimait, et qui mourut de la fièvre typhoïde en 1835. Lincoln avait alors 26 ans et cette mort le bouleversa au point qu’il songea selon certaines sources historiques au suicide.

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Dans Vers sa Destinée (Young Mr. Lincoln), Ford filme une légende, et pour avoir le plus de liberté possible avec les faits, il raconte la jeunesse, moins documentée, de Lincoln. Comme souvent dans son œuvre quand il s’agit de raconter un moment dramatique, Ford a recours à l’ellipse pour évoquer la mort d’Ann Rutledge. Il la montre d’abord parlant à Lincoln (Henry Fonda), près d’une rivière, sous un arbre en fleurs, tandis que les accompagne le thème musical qui porte son nom. C’est un thème sublime, à la fois tendre et triste, fragile comme un chant d’oiseau, et qui se pose doucement sur vous. L’arrangement musical en est ici printanier, très légèrement syncopé, et sur la fin, une harpe se mêle aux violons. A l’issue de cette scène, Ann s’en va, et Lincoln, désœuvré, jette une pierre qui en tombant dans la rivière trouble l’eau. La harpe tisse un lien avec le thème musical suivant, dominé par les cuivres, et Ford nous fait glisser par un fondu enchainé signifiant le passage du temps vers un plan où des morceaux de glace dérivent sur la rivière. Puis, l’on voit Lincoln déposer des fleurs sur la tombe d’Ann et lui demander conseil sur la carrière qu’il devrait embrasser, et le thème d’Ann Rutledge revient, plus cristallin que jamais. Ford n’a rien montré de la mort d’Ann, et rien non plus du supposé désespoir de Lincoln, qui parle à cette morte sur le ton du quotidien, comme s’il se confiait à une amie, en plaisantant par instants.

Chez le Lincoln de Ford, ce thème musical est le chant d’un souvenir, mais c’est un souvenir que Ford montre comme heureux car il a fait pour toujours entrer dans le cœur de Lincoln la douceur et la volonté d’Ann. C’est le souvenir d’un amour qui est demeuré pur, idéalisé, qui ne s’est jamais réalisé, et cette pureté a donné à Lincoln le goût de l’idéal. Ce souvenir heureux fait couler comme une rivière souterraine chez Lincoln, qui le porte « vers sa destinée ». Cette image du passé qu’était Ann Rutledge est devenue pour lui la promesse du futur ; le film comporte d’ailleurs de nombreux plans de Lincoln regardant les lointains de l’horizon. La mélancolie du Lincoln de Ford est bienveillante, et d’elle procède son envie de vivre.

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Pour le spectateur aussi, la musique d’un film fait couler une rivière souterraine, comme une baguette de sourcier trouvant son but. Parfois, quand nous entendons une musique de film recouvrir une image de son souffle, nous ressentons un frisson sur la nuque, ou alors nos cheveux semblent se dresser sur notre tête. Cette sensation, ce n’est autre que notre propre rivière souterraine dont les flots se gonflent et qui commence à couler pour aller à la rencontre du film. C’est comme si la musique créait en nous un monde liquide, apportant à ses images un sens plus profond, comme si elle étendait les limites de notre horizon mental et de notre entendement. La musique rend plus intelligent.

Vingt-trois ans plus tard, dans L’Homme qui tua Liberty Valance, Ford utilise à nouveau le thème musical d’Ann Rutledge. Il évoque une fois encore un disparu et se fait entendre pour la première fois lorsque Hallie (Vera Miles), la femme du vieux sénateur Ransom Stoddard (James Stewart) de retour dans la ville où sa carrière politique a pris son essor, se fait conduire à la maison abandonnée de Tom Doniphon (John Wayne), à l’enterrement duquel ils sont venus assister. Par rapport à Vers sa Destinée, le thème d’Ann Rutledge s’est dépouillé de quelques violons. Le tempo est plus lent, et la syncope a disparu. L’impression que l’on ressent est toujours celle d’un cristal qui émettrait une plainte, mais nous sommes maintenant dans l’hiver de cette musique. Le thème d’Ann Rutledge fait ici écho à la tendresse qu’Hallie continue d’éprouver pour Tom. Il désigne aussi un passé qui est mort, et qui contrairement aux fleurs de cactus du film, n’épouse pas le rythme des saisons. Le film s’allonge dans l’ombre de cette mort, qui le tire en arrière jusqu’au flashback qui constitue la majeure partie de sa narration et révèle l’identité de l’homme qui a réellement tué Liberty Valance, un bandit qui terrorisait la région. Le passé vers lequel renvoie cette musique est une fêlure originelle qui hante par sa violence (le meurtre de Valance), la démocratie américaine, et par le mensonge qu’elle représente (Ransom se faisant indûment passer pour l’homme qui tua Valance), l’existence de Stoddard. La mélancolie qui pèse sur Ransom et Hallie au crépuscule de leur vie est une mélancolie triste, qui ne les réconforte jamais.

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Ainsi, la même musique, dans deux films, peut dire la promesse du futur d’un homme ou l’amertume de son passé, en fonction des arrangements musicaux. Dans l’un, Lincoln est heureux de continuer son chemin vers l’avenir, dans l’autre, Stoddard voudrait revenir en arrière pour peut-être défaire ce qu’il a fait. Le thème d’Ann Rutledge n’est pas le seul lien entre les deux films. Il en est un autre, plus secret : Stoddard dans L’Homme qui tua Liberty Valance est une sorte de double raté du Lincoln de Vers sa destinée, lequel ne se faisait aucune illusion sur le monde, et était de ce fait capable de le changer par le caractère à la fois paisible et inflexible de sa personnalité. Stoddard, au contraire, est un homme d’illusions, sur le monde et surtout sur lui-même. Avocat comme Lincoln, idéaliste comme lui, il n’a pas sa force, car il a appris le monde dans les livres, et lorsqu’il s’aperçoit que le monde de l’Ouest n’a rien à voir avec celui des livres, il est pris au dépourvu. Quand les évènements le mettront à l’épreuve, il trahira ses idéaux en construisant sa vie sur un mensonge, qu’il ne pourra ni effacer, ni oublier. Tout comme on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, on ne peut en remonter le courant. Et Ford, qui a 68 ans en 1962 et sa vie derrière lui, le sait bien.

Selon l’endroit où l’on se placera à côté de ce fleuve, en amont ou en aval, la musique pourra désigner un monde de possibilités ou le monde fermé sur lui-même de notre vie passée ou des images d’un film. La musique est comme le vent, elle appartient au domaine de la liberté ; que ses notes se succèdent ou se déplient lentement comme un bourgeon, elle reste toujours insaisissable, et ce qu’elle peut désigner va dépendre de qui l’écoute, et du cadre et du récit qu’a construits pour elle le cinéaste ; si ces derniers ont produit un monde cinématographique assez solide, ils pourront incliner le sens de la musique du film qui ne pourra alors se comprendre sans eux; s’ils ne sont que le contrepoint de la musique (et vice-versa), ou si celle-ci est supérieure par son pouvoir d’évocation aux images du film, comme cela peut arriver, alors elle restera libre de tout asservissement. C’est ainsi que l’on peut écouter des musiques de films seules, sans l’appoint des images, et imaginer des images différentes de celles du film.

Dans Young Mr. Lincoln, la rivière quitte son souterrain et coule au soleil en chantant un air de printemps, jeune et tendre. Dans L’Homme qui tua Liberty Valance, la rivière souterraine charrie les rebuts et les regrets d’une vie. Et lorsque le thème d’Ann Rutledge retentit, pour une fois avec force, lors des deux derniers plans du film (celui figurant Stoddard ne pouvant allumer sa pipe après avoir entendu le fameux « Rien n’est trop beau pour l’Homme qui tua Liberty Valance », et celui du train poursuivant sa route), la musique se fait rivière de larmes, qui déborde sur les images.

Strum

(article paru initialement sur le forum de DvdClassik le 19 mars 2009)

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