Inside Llewyn Davis: l’Ulysse folk et yiddish des frères Coen

Inside Llewyn Davis : Photo Oscar Isaac

Avec Inside Llewyin Davis (2013), Ethan et Joel nous offrent un nouveau conte. Llewyin est une sorte d’Ulysse folk américain, qui traine son regard voilé et sa barbe de héros grec de bar en sofa. Sa vie est une succession d’échecs, qu’il reçoit avec le visage impassible d’un homme habitué aux humiliations. La malchance le poursuit comme son ombre. Même le don de communiquer avec sa musique lui est refusé.

Il faut dire que Lewyin Davis fait bien peu d’efforts pour s’attirer la sympathie. Faible avec les forts, méprisant avec les faibles (dans les deux seules scènes du film où on le voit s’énerver, il s’en prend verbalement à deux femmes d’un certain âge), il se voit plus beau qu’il n’est. La manière négligente dont il se comporte avec le chat (qui s’appelle…Ulysse) résume ses travers (tout comme le dévouement de Marlowe à son chat résumait à l’inverse son attachement aux valeurs de la fidélité et de l’amitié dans Le Privé d’Altman).

On retrouve dans ce film la question qui taraude les Coens depuis longtemps – et qui avait été posée avec netteté dans A Serious Man : qu’est-ce que la malchance ou l’échec ? De simples coïncidences ou des évènements qui résultent de nos actions ? Dans quelle mesure Lewyin est-il responsable de sa déveine (voir cette séquence où un train passe et couvre la voix de son interlocuteur au téléphone). Est-il victime d’une malédiction dont la fatalité l’aurait marqué pour le punir de ses mauvaises actions (la responsabilité de Llewyin dans le suicide de son ami Mike demeure floue) ?

Comme d’habitude, les Coen se gardent bien de répondre clairement à la question qu’ils posent. S’ils ne cachent rien des petitesses de Llewin, leur regard sur lui est tendre et il se niche dans ce film délicat et triste (sans une once de cynisme) une émotion brute que l’on ne trouve que rarement dans leur filmographie. Les couleurs douces de la photographie entourent Llewyn d’un pâle halo, reflet subjectif peut-être de la haute opinion qu’il se fait de lui-même et le sépare du reste du monde. La narration forme un cercle, comme une loupe scrutant les affres de son personnage principal, à l’instar d’un roman de Saul Bellow. La reprise de la scène du début à la fin du film souligne le caractère inéluctable du destin de perdant de Llewyn. Sa vie tourne sur elle-même, comme un disque. Il est lui-même pareil à un personnage de chanson triste, qu’il pourrait chanter. Et contrairement à Ulysse dans l’Odyssée ou à Job dans la Bible, il ne pourra pas compter sur une déesse ou un dieu pour le sortir de ce cercle et mettre un terme à son errance. Au milieu de ce cercle et du film, on trouve un hilarant voyage à Chicago en compagnie de John Goodman, venu prêter main forte à ses amis Coen. Les séquences où il apparait, proches de l’absurde et du conte fantastique yiddish (on n’est pas loin alors de Barton Fink) valent à elles seules le détour.

Strum

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Un commentaire pour Inside Llewyn Davis: l’Ulysse folk et yiddish des frères Coen

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