Le Vent se lève de Hayao Miyazaki : le pouvoir destructeur du rêve

Le Vent se lève : Photo

Pendant toute sa carrière, Hayao Miyazaki a fait des films faisant la part belle à l’imaginaire, et par extension au rêve. Il a montré les avions et les objets volants comme étant le peuple de ce monde de l’imaginaire et de la rêverie. Qui oubliera qu’un rêve peut aussi devenir cauchemar (ce que Miyazaki a pourtant déjà montré, notamment dans un film comme Chihiro), pourra être désarçonné par Le Vent se lève (2013), qui pose un regard plus désabusé sur le monde du rêve.

Quel est ce « vent » qui se lève dont parle Miyazaki ? C’est celui de l’appel de la vie, représenté notamment par Naoko, l’épouse de Jiro. C’est elle qui cite d’ailleurs le vers de Valéry : « le vent se lève, il faut tenter de vivre« . A cette vie, à ce vent libre de la vie, Miyazaki oppose le monde parfois égoïste et dangereux du rêve, le rêve de Jiro. Dans Le vent se lève, Miyazaki reprend à son compte une problématique chère à l’écrivain allemand Thomas Mann, que Miyazaki cite plusieurs fois, soit directement (l’hôtel en-dehors du temps est ainsi une transposition du sanatorium de La Montagne Magique de Mann) soit indirectement (le personnage de Castorp, tiré là aussi du roman de Mann), celle de l’opposition radicale, irréconciliable, entre la vie et le rêve, entre la réalité et l’art. Jiro, aveugle à la réalité et au sacrifice de son épouse, obsédé par son rêve, qui deviendra le cauchemar de beaucoup, traverse la vie comme un zombie, une moitié d’homme. Il est si obsédé par son avion que plusieurs fois, on l’entend se demander avec une candeur effrayante : « Le Japon va faire la guerre ? Mais contre qui ?« .

La difficulté d’interpretation fondamentale du film (auquel il a été reproché, tour à tour, d’être aveugle aux souffrances causées par l’armée japonaise durant la deuxième guerre mondiale ou d’être par trop pacifiste) repose sur ce paradoxe : le vent et l’avion ne font pas partie du même monde. L’obsession de l’avion chez Jiro, c’est le pouvoir destructeur du rêve quand il oblitère la réalité et autrui. Le pouvoir destructeur du Zéro japonais que va concevoir Jiro, le film ne le montre pas directement – il ne le fait que par ellipses et surtout par l’entremise d’un travail important sur les bruitages et le mixage du son. Miyazaki a une idée fabuleuse, de celles qui font de lui un génie du cinéma : donner aux secousses du tremblement de terre du Kanto de 1923 et aux bruits des hélices des avions construits pour l’Aéronavale japonaise une même origine sonore : celle de voix humaines. Ce faisant, il montre que l’homme et la nature possèdent un pouvoir destructeur similaire, et les impressionnantes images du séisme du Kanto, qui semble causé par des voix humaines venues du fond de la Terre, annoncent les destructions causées par l’homme durant la Seconde Guerre Mondiale, que Miyazaki n’aura dès lors plus besoin de montrer. Voir ci-dessous une photo de Nihonbashi après le séisme du Kanto en 1923 :

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Quant au vent, il ne souffle pas « où il veut » ici. Le vent, c’est la vie, avec les horizons qu’elle ouvre vers les autres (femmes ou amis), dans ses embardées incontrôlables aussi (il reste une puissance élementaire selon la tradition shintoïste). Le vent, c’est aussi Naoko, l’épouse sacrifiée. Le vent se lève quand elle surgit dans un train, au milieu de la vie infirme de Jiro, que le rêve dévore. Le vent se lève encore et s’en va quand Naoko retourne dans son sanatorium. Un vent doux venant de l’est traverse alors Jiro, qui frémit, lors de l’essai du Zéro japonais qu’il a conçu. Saisit-il alors ce qui se passe ou continue-t-il à voir le monde en aveugle ? La myopie de Jiro doit être interprétée de manière littérale. Derriere ses lunettes rondes, qui lui font comme une double paire d’yeux sur laquelle Miyazaki se plait à insister (l’une intense tournée vers son rêve intérieur, l’autre intermittente tournée vers la vie), il ne voit le monde que de loin. C’est d’ailleurs ainsi que Myazaki nous le montre, de manière très simple, dans la première séquence du film : sans ses lunettes, il voit flou et déjà des bombes anticipatrices menacent ses innocents rêves d’enfant.

Dans Le vent se lève, l’art pictural de Miyazaki se déploie avec un tel faste, les avions y paraissent si beaux et si légers, les images de vol sont si belles, que se pose parfois la question de l’ambiguité d’un film qui montre avec un tel souci de beauté des machines de mort. C’est que Miyazaki ne nous cache rien. Pour celui qui en est épris, un rêve est bien ce qu’il y a de plus beau et cela Miyazaki le montre quitte à tester notre capacité de spectateur à comprendre le véritable sens de son film. Car lui aussi regarde son propre rêve, sa propre vie de créateur. Lui aussi sans doute se confronte à ses propres contradictions (sans compter cette confrontation avec l’histoire du Japon, qui est un autre versant, pas forcément le bon, par lequel on peut aborder ce film). C’est cependant, et c’est symptomatique, durant la scène absolument sublime du mariage que Le Vent se lève accède à la beauté la plus pure. Sanglée dans sa tenue d’épouse traditionnelle, une grande fleur piquée dans sa longue chevelure couleur de nuit, Naoko y apparait plus belle que tous les rêves de métal de son mari. Elle incarne alors la vie même avec son lot de beauté et de douleurs. Elle est comme le reflet inversé, dans la réalité, de tous les héroïnes féministes de Miyazaki qui prenaient leur vie en main dans un monde imaginaire. Ce retour à la réalité, cette irruption des souvenirs de Miyazaki (sa mère fut tuberculeuse) dans cet univers de fiction, n’en sont que plus émouvants.

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Reste Jiro, ce bourreau de travail aux discrêtes lunettes rondes qui tourne le dos à la vie et ne donne jamais son nom. On ne peut s’empêcher de voir dans ce personnage, une manière d’autoportrait de Miyazaki, dessinateur et réalisateur tyranniques, obsédé par la qualité de ses mangas et de ses films, qui depuis trois décennies s’échine sur sa table de travail de dessinateur. Il a annoncé vouloir s’occuper après ce film de son épouse, vouloir enfin profiter de la vie. « Il faut tenter de vivre« . C’est autant à lui-même qu’à nous, sans doute, qu’il lance ici cette injonction.

Strum

 

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