Burn After Reading : rire de l’absurde d’un monde illisible

Burn After Reading : Photo Frances McDormand, George Clooney

Comme No Country for Old Men, mais dans un autre registre, Burn After Reading (2008) est un film où les frères Coen nous parlent de l’absurde du monde où ils vivent, monde qui est pour eux celui des Etats-Unis. Tout est dit dans un plan du film montrant Clooney et Swinton discutant dans un lit aux couleurs du drapeau américain : ce lit est semblable à un divan de psychanalyste.

Ni pure comédie (quoique le film soit par moments fort drôle), ni parodie de film d’espionnage, Burn After Reading est un film assez inquiétant, ayant pour sujet la victoire des apparences sur la réalité. Tous les personnages du film perçoivent le monde au travers d’un faisceau d’apparences : l’apparence d’un corps bien proportionné pour Linda (McDormand) et Chad (Pitt), l’apparence des sigles et noms des agences de renseignement américaines (« CIA, FBI, … ? ») pour Harry (Clooney), l’apparence d’une belle situation professionnelle et matrimoniale pour Katie (Swinton) ou l’apparence d’un savoir technique pour Osbourne (Malkovitch). Ce n’est pas un hasard si le film regorge de plans de miroirs ou de rétroviseurs : voir le monde dans un miroir et non directement, c’est le voir confusément, c’est voir le visible sans jamais voir l’invisible. Si les protagonistes du film passent leur temps à s’espionner, chacun espionnant l’autre, qui espionne à son tour, c’est que pour eux seul compte le visible, visible qu’ils essaient de lire. Ils s’y brûleront au dernier degré. Si les personnages ont l’air si bête, c’est d’abord parce que le monde ne se lit pas facilement.

Car le visible ne permet pas de déchiffrer le monde. Les dialogues du film sont parsemés de « absolutly » et autres « this shit » : personne n’est capable de nommer les choses avec précision parce que personne ne les comprend. Seuls comptent les marques et les sigles (« MAC or PC? »). La chaine de l’espionnage s’arrête dans le bureau d’un hiérarque de la CIA qui écoute des compte-rendus : « report back to me when… this makes sense » : répond-il. C’est comme si le dieu de l’espionnage avouait lui-même son impuissance à comprendre le monde. Le délire de la théorie du complot n’a même plus lieu d’être puisque le pouvoir lui-même, n’y comprenant rien, ne contrôle rien. D’ailleurs, contrairement aux shérifs de Fargo et No Country for Old Men, le chef de la CIA n’essaie même plus de comprendre ce qui se passe. Enfin, comme souvent chez les Coen, dans ce monde d’apparence et d’absurde, la vie humaine n’a pas de valeur : on meurt pour un rien (une opération de chirurgie esthétique), et mieux vaut la mort que le coma, qui « complique » encore les choses.

Dans Arizona Junior ou The Big Lebowski, la mise en scène épousait le point de vue de personnages loufoques vivant souvent à la marge d’une société qui les ignorait. Leurs histoires grotesques connaissaient des fins plutôt heureuses. Pareils en cela à des personnages de slapstick, leur sort n’était pas celui de la mort ou de la folie. Ils pouvaient dès lors tout se permettre, et le monde vu par eux et par la mise en scène des Coen devenait un monde de fantaisie et d’invention. Mais ces films légers ne nous disaient que peu de choses sur le monde.

En termes de discours sur le monde, Burn After Reading est un film plus ambitieux que ces films-là, et qui poursuit donc cette veine où l’on trouve Fargo et No Country for Old Men. Le film se déroule à Washington, dans la capitale, dans le coeur du système, un coeur froid fait de sigles et de denses réseaux, qui dévore ses enfants. Contrairement aux films de Welles qui rendaient si bien compte du monde absurde par la seule force de leur mise en scène, l’absurde nait dans Burn Afer Reading du déroulement et de la conclusion du récit. La mise en scène du film, froide et directe, parfaitement maitrisée, prend le point de vue du système et est en parfaite adéquation avec les thèmes du film, gage de sa réussite. De tout cela, les frères Coens trouvent matière à rire et à faire rire. Ils ne sont pas les héritiers de Kafka et de l’humour yiddish pour rien. Si rien n’est contrôlable, si le visible ne peut trouver d’explication pleine et entière, alors effectivement on peut choisir d’en rire plutôt que se brûler en voulant (mal) le lire.

Publicités
Cet article, publié dans cinéma, cinéma américain, Coen (Ethan et Joel), critique de film, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Burn After Reading : rire de l’absurde d’un monde illisible

  1. Ping : Ave, César ! des frères Coen : Hollywood mis en abyme | Newstrum – Notes sur le cinéma

  2. princecranoir dit :

    Je prends bonne note de tous ces éléments de lecture pour unprochain visionnage. Superbe chronique pour un film qui mérite peut être d’être revu à la hausse.

  3. Strum dit :

    Merci princécranoir. 🙂 Burn After Reading est un film bien plus cohérent et maitrisé que leur dernier.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s