No Country for Old Men : les frères Coen au pays de la violence

No Country for Old Men - Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme : Photo Ethan Coen, Joel Coen

Les frères Coen racontent généralement des histoires dont le sens échappe à leurs personnages. Qu’ils soient prisonniers d’une intrigue au déroulement implacable ou qu’ils subissent les caprices d’un monde absurde, les protagonistes de leurs films s’avèrent incapables de prendre la mesure du monde ou de le comprendre.

On retrouve cette caractéristique dans No Country For Old Men (2007). Mais les Coen y ajoutent le procédé littéraire du commentaire interne, qu’ils empruntent à l’écrivain américain Cormac McCarthy, dont le film adapte le roman : le shérif Ed Tom Bell joué par Tommy Lee Jones, extérieur à l’intrigue principale, l’éclaire de ses commentaires, en lui conférant valeur de parabole ou de mythe. Le mythe d’un pays qui naît sous un soleil de plomb (voir ces première images de création du monde), silencieux tout le long du déroulement des jours (l’absence de musique dans le film est frappante) car il est sans dieu, et où mêmes les pères ne peuvent plus jouer les figures de substitution car on ne trouve ces « old men » que dans les rêves (ceux du Shérif Ed Tom Bell) ; le mythe encore d’un pays où le sort d’une vie est confié par l’un à des pièces de monnaie dans des jeux de pile ou face, tandis qu’un autre place l’espérance d’une vie meilleure dans une valise remplie de coupures de papiers ; le mythe enfin d’un pays où les pistolets d’abattoir sont utilisés par un assassin qui tue les hommes comme on abat le bétail et se paie l’ironie d’être le seul protagoniste de l’histoire à posséder une morale intransigeante dont il ne dévie jamais.

Puisant dans la sobriété de l’écriture de McCarthy une rigueur qui sied à leur propos, les Coen découpent les scènes d’action de No Country en des alternances d’attente et de jaillissement de violence qui rivent le spectateur à l’écran. Les images de violence du film laissent sur nos rétines une impression durable et l’on suit le parcours du tueur effrayant incarné par Javier Bardem à la fois fasciné et révulsé. Aussi, quand Ed Tom se plaint du chaos du monde dans le film, il nous dit ce que les images nous ont déjà enseigné ; de là cette impression de redondance que produisent parfois certains dialogues où Ed Tom se demande hébété de quel monde il « fait partie ». Ici se situent les limites des emprunts que le cinéma peut faire à la littérature ; le commentaire interne peut donner une nouvelle dimension à un texte, mais il peut aussi alourdir un film.

Cependant, la fidélité des Coens à McCarthy produit un autre effet. La poursuite entre le tueur fou et sa future victime, telle que filmée par les Coen, est formidable d’intensité. Emporté par ce recit mené de main de maître, le spectateur quémande donc un duel final entre Chigurh et Moss. Il souhaite une issue à ce duel ; il veut « voir » cette issue à l’écran. Et lorsque les frères Coen, à l’instar de McCarthy, laissent hors-champ la fusillade finale, l’effet en résultant est saisissant : arrêtés nets dans notre élan de spectateur, déçus de ne pas avoir pu assister à l’apocalypse annoncée, nous sommes renvoyés à notre fascination de la violence cinématographique. La fin du film, où le cinéma direct de la représentation de la violence cède de nouveau la place au commentaire interne, est ainsi dérangeante par ce qu’elle révèle de l’impact de la violence cinématographique. Si la violence est autant représentée au cinéma (américain notamment), n’est-ce pas parce que l’action et la violence permettent à une certaine virtuosité cinématographique de se déployer, à un monde à l’esthétique parfois attirante, fait de brio, de déflagration et de suspense, d’exister ? Qui peut dire que No Country n’est pas un film « beau » visuellement, avec ses images étonnantes, donnant parfois à Chigurg des allures de créature mythique ? C’est comme si l’action, et la violence qui en est le corollaire, étaient un terrain propice à un certain cinéma, entrainé par elles sur le terrain du mouvement cinématographique (à moins que ce ne soit le cinéma qui soit un terrain propice à la représentation de la violence).

No Country for Old Men est donc un film qui nous regarde autant qu’on le regarde. Quand Tommy Lee Jones à la fin du film s’interroge et nous interroge sur le monde de violence dans lequel s’est déroulé le film, on se sent directement apostrophé par lui. C’est que nous aussi faisons « partis de ce monde » et la confusion est parfois autant dans nos crânes que dans les films des frères Coen. Cette confusion ou cet absurde, seul Chigurh, sûr de lui et de ses pièces de monnaie, ne la connaît pas ; alors à lui seul est donnée dans No Country la faculté de sourire. Grand film.

Strum

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4 commentaires pour No Country for Old Men : les frères Coen au pays de la violence

  1. Cédric dit :

    Notre rapport à la violence me dérange de plus en plus.
    Dans les films, les séries télévisées, les jeux. Dans les séries télévisées à 20h30 (hum, disons plutôt 21h), dans les jeux soi-disant interdits au moins de 18 ans.
    Nos instincts primaires parlent je suppose, les voir au cinéma permettent de les extérioriser pour éviter qu’ils ne s’expriment « pour de vrai ». Quoiqu’il en soit, on assiste à une sur-enchère qui est dérangeante, au moins pour moi.
    Je dis cela et je ne suis pourtant pas sainte-nitouche mais, tout de même, il est des scénarii, des scènes qui dépassent les limites.
    J’ai un souvenir à vrai dire assez diffus de « No country… » car je l’ai regardé avec une certaine réticence, surpris par ce que j’y voyais (je n’avais pas lu le synopsis avant le visionnage), effaré, probablement également choqué par tant de cynisme et de sang-froid de Chigurh (parfait dans son rôle) qui incarne, ne l’oublions pas, un certain type d’hommes, réels ceux-là. C’est ce qui est d’autant plus choquant car, j’en suis certain, la réalité va bien au-delà de la fiction…

    Cédric.

    • Strum dit :

      C’est sûr que le cinéma qui a tendance à sur-représenter et donc à banaliser la violence soulève ce genre de question. Je trouve que No Country aborde intelligemment la question (rien à voir avec un Tarantino par exemple, qui prétend parler des Etats-Unis mais qui donne surtout libre cours à son obsession et son goût (issu du cinéma bis) de la violence.

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