Coeurs d’Alain Resnais : coeurs cachés

Coeurs : Photo Alain Resnais, Pierre Arditi, Sabine Azéma

On peut entrer dans la filmographie d’Alain Resnais de plusieurs manières. Esprit curieux et éclectique, franc-tireur de la Nouvelle Vague, il a participé aux aventures intellectuelles du XXe siècle français, mélangeant dans ses films les arts et les sciences, multipliant les expérimentations formelles, abordant les thèmes de l’art, de l’histoire et de la mémoire avec une audace et une ouverture d’esprit formidables. Nuit et Brouillard, L’Année dernière à Marienbad, Muriel, La Guerre est Finie ou encore Mon oncle d’Amérique témoignent de cette première partie de carrière. La vie est un roman, en 1983, est un tournant : il fait la connaissance de Sabine Azéma (qui deviendra sa compagne), Pierre Arditi et André Dussolier et les entraîne dans un autre type d’aventure humaine : celle d’une troupe de comédiens, que l’on retrouve de films en films, sur le modèle de la troupe de théâtre. Approfondissant cette idée, il se tourne alors vers le théâtre qui devient le lieu d’inspiration privilégié de ses films.

Coeurs (2006) est un film tardif de cette deuxième partie de carrière, l’un des plus doux et accessibles de l’oeuvre de Resnais. C’est une adaptation de Petites Peurs Partagées du dramaturge anglais Alan Ayckbourne et un récit choral mettant en scène des personnages solitaires. On trouve, à la fin de Coeurs, une scène superbe où il neige soudain sur Pierre Arditi et Sabine Azema qui se parlent en se tenant par la main. Ils sont assis à une table, à l’intérieur d’une pièce, si bien que l’arrivée de la neige nous prend au dépourvu. A l’instar du Mélo du même Resnais, ou d’une scène du Kwaïdan de Kobayashi, la lumière diminue au fur et à mesure que la discussion se déroule, si bien qu’en plan large, on ne distingue plus que la forme de silhouettes glacées et inaccessibles.

La signification de cette scène, tout comme celle des voiles de neige qui séparent les diverses séquences du film, paraît simple : il neige sur ces coeurs meurtris, qui entrent dans l’hiver de leur vie. Pour affronter cet hiver, ils n’ont pas rempli les greniers de leur esprit de réserves de tendresse. Ils sont seuls. A cet égard, l’affiche joyeuse de Coeurs (qui est bien entendu à vocation promotionnelle, comme toutes les affiches) ne rend absolument pas compte du ton du film.

Seulement, ce n’est pas là que réside le mystère du film de Resnais. Ce n’est pas un film sur des coeurs en hiver, mais un film sur des coeurs cachés. Tout est dichotomie dans Coeurs ; les personnages cachent aux autres ce qu’ils sont réellement et leurs mentent. Ce sont de petits mensonges souvent, mais qui ont pour effet de ne jamais permettre à leur intériorité de s’exprimer. Ils ne parviennent pas à être eux-mêmes. Ils sont toujours dans le paraitre. Arditi ment sans doute sur sa vie amoureuse (l’ami que l’on voit sur la photo chez lui, est-ce simplement un « ami » ou plus probablement son compagnon?), Azema ment sur sa vrai nature qu’elle se refuse à admettre, Morante ment sur sa future maternité, Carré ment sur ses rencontres, Dussolier sur ses parties de petits chevaux, Wilson sur son passé et sa rupture. On pourrait continuer la liste. Ils mentent car ils ne s’acceptent pas, comme le dit le personnage d’Arditi.

Puisque les personnages se mentent entre eux, ils n’apprennent pas à se (re)connaître. Parce qu’ils ne se (re)connaissent pas, et sont dans le paraitre et non dans l’être, ils finiront seuls. C’est un film sur la peur de l’autre, la peur du ridicule et sur ce qui en résulte : la solitude. Resnais rend explicite les aphorismes de Malraux dans La Condition Humaine (« L’homme est la somme de ses actes » et « On ne connait pas les êtres ») et tisse pour nous un lien les unissant : c’est parce que l’on ne connait pas les êtres que l’on croit faussement que l’homme est la somme de ses actes.

Cette neige qui recouvre ce film et ces personnages, c’est donc la métaphore d’un voile, derrière lequel se cache le coeur de chacun, qui ne voit pas le coeur des autres. Ce constat douloureux contamine jusqu’à la mise en scène, qui cerne les personnages de flou, avec une profondeur de champ inexistante, et parfois les regarde de haut.

Mais ces observations sur la nature humaine, si pessimistes soient-elles, portent en elles l’ironie de la lucidité. Si bien que Coeur, film triste et aux personnages solitaires, est aussi un film facétieux et drôle (on rit de bon coeur aux mésaventures de Dussolier et de sa cassette), qui nous somme de vivre avec le sourire, sans avoir peur du ridicule. Toujours cette dichotomie à l’oeuvre.

Strum

Publicités
Cet article, publié dans cinéma, Cinéma français, critique de film, Resnais (Alain), est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Coeurs d’Alain Resnais : coeurs cachés

  1. Ping : Les Herbes Folles d’Alain Resnais : fin de partie et retour aux énigmes | Newstrum – Notes sur le cinéma

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s