Et vogue le navire… de Federico Fellini : sur les flots du temps

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Il y a dans Et vogue le navire… (1983) de Federico Fellini comme un écho de la structure de La Montagne Magique de Thomas Mann (ce livre si riche est la clé de maintes analyses). Dans les deux cas, un groupe de personnages est confiné dans un lieu clos, ici un navire, chez Mann un sanatorium en Suisse. Dans les deux cas, ce groupe est le représentant d’une époque et d’une culture qui disparaissent. Dans les deux cas, le groupe vit figé et hors du temps, puis l’histoire les rattrape et les submerge dans ses flots, avec la première guerre mondiale qui commence. Cette structure est, peu ou prou, celle de nombreux grands récits décrivant le passage du temps. Il en émane toujours un parfum nostalgique.

Cette nostalgie se fait sentir dès le prologue du film, qui est en noir et blanc. Ces personnages qui pleurent une cantatrice d’opéra défunte sont issus d’un passé du cinéma, du temps révolu du noir et blanc. Ils y retourneront dès l’épilogue. « Nous sommes déjà morts » dit un personnage en parlant de la guerre à venir. Il est vrai qu’ils sont comme de joyeux fantômes errant en tenue de deuil sur le pont, peu pressés de quitter le navire lorsqu’il coule. D’une certaine manière, le sujet du film (des artistes voguent de concert pour répandre dans la mer les cendres d’une artiste) le fait sortir du présent. Le navire de Fellini semble voguer sur un temps primordial, car l’eau, c’est le temps. Et l’eau qui envahit les couloirs du navire, en emportant les bagages avec elle, figure le temps qui les (nous) emporte. Cet hommage rendu à la cantatrice morte et son cérémonial codifié pourraient tout aussi bien avoir lieu dans l’antiquité, peu avare de déifications en tous genres. Le film pourrait ainsi être un épisode du Satyricon de Fellini, et son sujet du temps qui passe fait penser à cette scène extraordinaire de Roma de Fellini où apparaissent puis disparaissent, car elles sont elles aussi soumises à la loi du temps, des fresques dans le métro romain.

Au-delà de la structure et du sujet du film, c’est par la beauté de la mise en scène de Fellini que Et vogue le navire… résiste à la force du temps. Car de toutes les armes à la disposition des hommes pour lutter contre le temps qui passe, la beauté est la plus puissante, la plus consolante, la plus conservatrice. Le poète russe Joseph Brodsky a écrit tout un livre sur ce sujet, Acqua Alta (1989), où il parle de la beauté de Venise, qui est restée quasiment inchangée depuis le XVIIè siècle et qui résiste depuis quatre siècles au pouvoir du temps (que ceux qui ne connaissent pas Venise aillent la découvrir de toute urgence). D’ailleurs, pour Brodsky aussi, l’eau est la métaphore du temps. Et Fellini lui aussi (comme beaucoup d’artistes italiens) sait que la beauté est un rempart contre le temps. Sa mise en scène dans Et vogue le navire…, si belle, est toujours en mouvement, elle suit comme un compagnon de voyage cet équipage un peu décadent d’un monde qui finit (on y trouve un dompteur qui pleure son rhinocéros malade, des excentriques trop émotifs pour vivre une vie autre qu’une vie d’artiste détachée des réalités, et d’autres personnages étranges). Elle ne s’appuie sur aucune des conventions de la narration cinématographique, qui reposent généralement sur le rythme, les révélations, les rebondissements. Ici, nulle progression narrative, une fois la trame posée et le voyage commencé. Fellini se contente, si l’on peut dire, de décrire ses personnages, par petits groupes, comme des raisins qu’il détacherait progressivement et amoureusement d’une grappe. Les oeillades et la chaleur du journaliste sympathique qui nous sert de guide servent de constraste avec la beauté solennelle de la mise en scène, mais elles témoignent aussi, chez Fellini, d’un bonheur de tourner ; sa mise en scène filme des fêtes mais est fête elle-même. La caméra, qui s’arrête rarement, mélange les plans de grue et les travellings, au son de la Force du Destin de Verdi, qui remplace un Nino Rota déjà mort, déjà déifié. Cela donne au film des allures de ballet ou d’opéra, auquel Fellini emprunte d’ailleurs parfois des décors scéniques. Mais un opéra cinématographique. A force de gratter le scénario jusqu’à l’épure, il ne reste que le cinéma. On est subjugué et ému par les mouvements de caméra et par cette ambiance à la fois nostalgique et joyeuse que Fellini convoque. La photographie du film est cependant plus sombre que celle d’autres Fellini : cela tient au sujet, mais aussi au fait que dans ce film de la fin de carrière du Maestro, la beauté est déjà revêtue d’un voile mélancolique.

Et vogue le navire… est un film essentiellement descriptif – ce qui en chagrinera peut-être certains. D’ailleurs, le cinéma de Fellini, même dans la première partie de sa carrière, a toujours été du côté du descriptif, de l’amour des gens décrits au milieur de leurs fêtes, et non du côté d’un récit rythmé commençant avec un MacGuffin et se finissant avec la résolution d’une intrigue, du côté aussi de la beauté du monde (beauté que Cabiria affirme dans un sourire à la fin des Nuits de Cabiria alors même qu’elle vient pourtant d’être volée). Dans Et vogue le navire… il n’y a pas de fin, ou plutôt, la fin, c’est une nouvelle aube, désenchantée : le rideau de plastique qui figurait la mer s’écarte, la caméra descend le long de la coque, et l’on se retrouve sur un plateau de tournage dans Cinecitta, à Rome, au milieu des cables et des grues. Le rêve est fini et la beauté qui a été convoquée par Fellini range ses joyaux et ses accessoires de cinéma.

Strum

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