La Vie de Château : la princesse de Rappeneau

Vie de Château

Premier film de Jean-Paul Rappeneau, La Vie de Château (1966) est une éclatante réussite. Comme toujours chez Rappeneau, c’est une femme qui met en mouvement le récit. Cette femme, c’est Marie (sublime Catherine Deneuve), la jeune châtelaine d’un château de Basse-Normandie, qui s’ennuie à la campagne pendant la deuxième guerre mondiale. Autour d’elle, les résistants conspirent, les allemands s’agitent, les alliés préparent le débarquement du 6 juin 1944. Mais Marie ne pense qu’à aller à Paris. C’est une princesse, « une fée » dit un personnage du film, qui exerce un tel pouvoir d’attraction sur les hommes, qu’ils gravitent autour d’elle comme des chevaliers servants, satellites fascinés et oublieux de tout le reste. Avec Marie, les affaires sérieuses deviennent frivoles, et la frivolité devient sérieuse. Et c’est certainement le point de vue de Rappeneau.

Dans La Vie de Château, les trois principaux personnages masculins du film « s’arrêtent de vivre » aux côtés de Marie : son mari (Philippe Noiret), dont la seule raison de vivre est de garder Marie auprès de lui et qui l’a donc enfermée dans un château ; un officier allemand, fou de Marie, qui investit le château avec sa garnison pour la conquérir ; un capitaine de la France Libre (Henri Garcin), qui venu préparer le terrain pour des parachutistes alliés, quitte son poste pour les beaux yeux de Marie.

Rappeneau filme le ballet de ces trois hommes autour de Marie de manière irrésistible. Le rythme du film est vif, le découpage fluide. La photographie de Pierre Lhomme, qui deviendra le directeur de la photographie attitré de Rappeneau, est lumineuse (de nuit, sur mon dvd mk2 du film, on ne distingue pas toujours grand chose, mais cela résulte peut-être d’une copie abimée). Le ton de la comédie de marivaudage et les figures du film d’aventures s’allient pour notre enchantement – cet alliage, caractéristique de l’art de Rappeneau, se retrouvera durant toute sa carrière. Le film fourmille d’idées visuelles qui font beaucoup rire (la scène de la gouttière, celle du parachute). Une scène formidable résume cela : Garcin montre aux parachutistes américains une succession de diapositives du château, qui est leur objectif. Malencontreusement, des diapositives de la belle Marie se sont immiscées dans cette présentation sérieuse. Alors que les diapositives de Deneuve s’enchainent, les parachutistes rient et exultent, sans que Garcin réalise ce qui se passe. Tout se finit en applaudissements.

La fin du film ne déçoit pas. Elle est jubilatoire, avec de très belles idées de mise en scène, comme cette scène de ménage de nuit entre Noiret et le père de Marie (Pierre Brasseur, parfait comme à son habitude), que Rappeneau fait éclairer aux projecteurs pris ici comme des iris, et qui se déroule sous les yeux éberlués des parachutistes américains et des soldats allemands. Ils ne sont plus alors à l’aube du débarquement, mais véritablement au théâtre. Il y a peu de films français des années 1960 qui témoignent d’une telle maitrise cinématographique.

Après ce début en fanfare, on peut s’étonner que Rappeneau, qui semblait destiné à une carrière riche de nombreux films brillants, où il aurait mélangé la screwball comedy d’Howard Hawks (encore que chez Hawks, les rapports entre les sexes sont à peu près égaux, alors que chez Rappeneau, la femme domine l’homme fasciné) et le récit d’aventure, n’ait fait que huit films en 50 ans de carrière. Il y a certainement des raisons d’ordre externe à cela (budget élevé de ses films, perfectionnisme du réalisateur, frilosité des producteurs devant ce cinéaste singulier aux thèmes obsessionnels), et on peut s’en désoler. Mais il y a aussi, peut-être, une raison d’ordre interne à cet état de fait. Ce n’est pas trois hommes que Marie fascine dans le film, c’est quatre : Rappeneau est le plus fasciné de tous. Il faut voir comment il filme Deneuve : comme un amoureux transi. Il la déshabille littéralement du regard (et cela nous parait mieux que la manière moins pudique dont il déshabille Marine Vacth, sublime elle aussi, dans son dernier film, Belle-Famille, où il démontre que son talent est intact, même si le film parait sorti d’un autre âge du cinéma, et où l’on retrouve tous les traits de son cinéma : un château là encore, une princesse qui bouleverse tous les hommes, et ce mélange typique entre comédie et aventures). Peut-être que les quêtes successives de Rappeneau pour trouver la princesse enfermée dans son château qui allait enflammer son imagination, mettaient du temps, beaucoup de temps, plusieurs années. Le très beau générique de La Vie de Château donne en tout cas la mesure, sur une musique de Michel Legrand, de la fascination que Deneuve exerça sur Rappeneau.

Strum

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