Les Joueurs d’échecs de Satyajit Ray : des hommes face à l’Histoire

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Le génie est protéiforme. Ainsi le cinéaste indien bengali Satyajit Ray est-il aussi à l’aise pour nous narrer la vie d’individus faisant face à la société (la sublime trilogie d’Apu, Charulata, L’Adversaire, La Grande Cité, La Déesse, etc.) que pour nous conter un évènement historique comme dans les Joueurs d’Echecs (1977).

Dans son oeuvre, Ray décrit des hommes et des femmes souvent insouciants et rêveurs, qui aimeraient échapper à leurs responsabilités mais doivent faire des choix souvent déterminants pour leur futur (la paternité dans le Monde d’Apu, la tentation de l’adultère dans Charulata, la difficile recherche d’un travail dans L’Adversaire, les jeux renoiriens des Jours et des nuits dans la forêt, etc.). Cinéaste humaniste, doté du don de l’empathie (le plus beau don humain), il observe les faiblesses de ses personnages avec tellement de compréhension que le spectateur finit par les aimer malgré eux. Il est toujours du côté de ses personnages, souvent démunis face à la société, et sa caméra se place à leur hauteur, comme si elle voulait les aider (comme Apu, double du réalisateur, épouse une femme qu’il ne connait pas pour l’aider). L’acteur fétiche de Ray, l’indien bengali Soumitra Chatterjee, possède d’ailleurs un visage d’un oval assez peu défini, avec de grands yeux bons et souriant, un visage mobile qui reflète ses hésitations et les élans de son coeur.

Les Joueurs d’Echecs racontent deux histoires : la première, à une échelle individuelle, relative aux difficultés rencontrées par deux hobereaux indiens dilettantes pour jouer leur partie d’échecs, sans que le bouleversement historique qui se joue à leur porte ne perturbe leur partie et leur conscience ; la seconde, à une échelle historique, relative à l’abdication du souverain de l’Awadh devant l’armée de la Compagnie anglaise des Indes Orientales qui débouchera sur l’annexion de la province  et la perte de son indépendance en 1856. C’est l’occasion pour Ray de décrire deux attitudes possibles face à l’accélération de l’Histoire (une insouciante, l’autre tragique), et à ce titre, le film a valeur métaphorique. Ce recours aux métaphores, inhabituel chez l’humaniste Ray, est ce qui fonde la singularité de ce film dans son oeuvre, qui appartient à la dernière période de sa carrière. L’autre particularité du film est qu’il est tourné en ourdou, la langue des musulmans d’Inde, et non plus en bengali, ce qui pour le lettré qu’était Ray (adaptateur de Rabindranath Tagore) n’est pas anodin. D’ailleurs, Soumitra Chatterjee, qui ne parle pas ourdou, est absent.

Pourtant, comme dans ses autres films, ce sont les individus (les joueurs d’échecs, leur femme, le roi) qui intéressent Ray. Ce sont eux qui subiront les conséquences, ailleurs des interdits et des obstacles sociaux et économiques dressés par la société, ici d’un bouleversement historique. Dans Les Joueurs d’Echecs, le choix que font les deux joueurs du film est de ne rien faire. Ils sont absorbés dans leur jeu et ils traversent le récit sans prêter attention à rien, que ce soit leur femme ou l’arrivée de l’armée anglaise. Ils ressemblent à des personnages comiques de Molière égarés dans un autre récit, tragique celui-là. D’ailleurs, la scène où l’un d’eux découvre sa femme et son amant caché sous un lit a quelque chose de molièresque. Leur équipée comique pour trouver un lieu de jeu propice, qui finit dans la cour d’une maison en terre battue, après qu’ils se soient presqu’enfuis de chez eux, est toute aussi drôle. Mais chez Molière, ils ne seraient que de « précieux ridicules » dont on rirait sans scrupules. Ici, on rit certes de leur ridicule (la scène des cornes est un des rares moments purement comiques de l’oeuvre du cinéaste), mais il est clair que Ray comprend leur passion du jeu et estime que devant la marche de l’Histoire et la puissance coloniale anglaise il n’y avait probablement rien à faire. Certes, ils se comportent en enfants gâtés, ou en adultes grandis trop vite, un parallèle que Ray dresse à la fin de son film quand un véritable enfant regarde avec un regard chargé d’humiliation l’armée anglaise pendant que nos deux oisifs se disputent comme des enfants autour de leur jeu. Ils avalisent de fait l’annexion de leur patrie en ne la défendant pas et, dans un geste symbolique, adoptent même à la fin du film, le pion de la reine du jeu d’échecs anglais. Car Ray nous rappelle à l’occasion de ce film que le jeu d’échecs vient initialement d’Inde sous la forme du chaturanga. Ce n’est donc pas seulement la perte d’une indépendance politique que décrit Ray, mais aussi la perte d’une partie d’une culture indienne séculaire que la colonisation anglaise mît à mal. Le sujet lui est cher, car la culture bengali, dont il est issu et qu’il a défendu au travers de ses films, est minoritaire en Inde. Pour autant, Ray ne condamne pas ses joueurs d’échecs (Ray ne condamne jamais ses personnages). Ils acceptent sans la combattre la loi historique, et sans doute sous-estiment-ils, ces inconscients, la portée de ce jour historique et tout ce que l’Histoire va leur prendre, mais ils prétendent aussi lui échapper en conservant l’empire de leur passion individuelle, le jeu d’échecs, et en conservant quelque chose que l’Histoire ne pourra jamais leur ôter : un partenaire de jeu, un ami, ce qu’affirme le magnifique dernier plan. A l’inverse, le souverain du royaume est un homme lucide, maitre de ses actes. La conscience de son rôle le revêt des habits de l’homme tragique qui assume sa condition face à l’Histoire. Se sachant un pion dans le cours inéluctable du temps, il accepte d’abdiquer car il sait livrer une autre partie d’échecs, perdue d’avance celle-là, devant la puissance militaire et la volonté anglaise de conquète coloniale. Et contrairement aux joueurs d’échecs, qui subissent humiliations sur humiliations pendant le film, lui restera digne jusqu’au bout. Mais l’art et le jeu (car il compose des chansons et en vrai personnage de Ray il était davantage prédisposé à devenir chanteur qu’à jouer au roi) ne sont pour lui que des consolations amères quand ils sont toute la vie des joueurs d’échecs (et sans doute de Ray aussi).

Ce sous-texte métaphorique et historique nuit-il au sortilège que prodiguent habituellement les films de Ray ? Peut-être, si on compare Les Joueurs d’Echec à la fluidité presque liquide de la trilogie d’Apu, et à cet égard, on peut trouver les scènes où apparaissent le roi et les anglais un peu figées dans leur austère cérémonial malgré la noblesse des sentiments qui s’y expriment. Formellement, certains zooms de Ray dans le film sont aussi moins élégants que les superbes images de ville et de nature qu’il a souvent filmées dans son oeuvre. Reste que dans le contexte d’un film historique aussi précis et exigeant qu’ici, l’amour patent de Ray pour ses personnages fait merveille, et chacune des scènes où apparaissent nos deux héros joueurs est un plaisir pour les yeux, pour le coeur et pour l’esprit (les pérégrination des deux joueurs d’échecs sont vraiment drôles).

Grand film qui mêle la bouffonnerie du quotidien à une reflexion d’une intelligence admirable sur un processus historique qui ne s’embarasse guère des individus, de leurs joies et de leurs misères, Les Joueurs d’Echec, premier film en couleurs de l’auteur, est également l’occasion pour Ray de jouer avec les teintes chatoyantes de son pays (il y a un vrai travail sur la lumière, des crépuscules rouge sang à l’ocre du soleil de midi) ainsi qu’avec de petites séquences animées. A chaque fois, il est totalement maitre de son art.

Strum

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6 commentaires pour Les Joueurs d’échecs de Satyajit Ray : des hommes face à l’Histoire

  1. François dit :

    Strum,
    Je n’ai jamais un film de Satyajit Ray mais ce que tu écris donne très envie… Ce film est-il une bonne porte d’entrée sur l’oeuvre ?
    Merci encore pour tous tes textes…
    François

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  2. François dit :

    Jamais vu voulais je écrire… Trop vite…

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  3. Strum dit :

    Bonsoir François, je te conseillerais plutôt de commencer par les trois films de la trilogie d’Apu (La Complainte du Sentier, L’Invaincu et Le Monde d’Apu), qui est pour moi un des chefs-d’oeuvre universels du cinéma. Tu peux y aller les yeux fermés. Cela se trouve en coffret chez Films sans Frontières.

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  4. modrone dit :

    Tout à a fait d’accord sur l’importance de la trilogie.

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  5. Ping : Satyajit Ray à la Cinémathèque | Newstrum – Notes sur le cinéma

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