La Carol libre de Todd Haynes

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En 2002, dans Loin du Paradis, Todd Haynes rendait un hommage appuyé à la mise en scène des films de Douglas Sirk. Mais l’influence sirkienne était alors envahissante et il manquait à ce film-hommage ce déferlement, cette explosion de sentiments, qui est la marque des grands mélodrames de Sirk.

Carol, le nouveau film de Todd Haynes, n’est fort heureusement pas un film qui rend hommage à un cinéaste (Haynes n’essaie pas cette fois d’imiter Sirk), mais un film qui rend hommage à un personnage de femme libre, Carol jouée par Cate Blanchett. Haynes y raconte une histoire d’amour entre deux femmes dans le New York des années 1950. Le point de vue de Haynes sur son histoire passe par la mise en scène. Celle-ci rend compte de la solitude de la jeune Therese (Rooney Mara) par plusieurs cadrages significatifs : Therese y figure derrière un comptoir, une fenêtre, ou une vitre, séparée des autres. Elle est, et se sent, différente. Tout change, et en particulier la mise en scène, quand Carol apparaît. Des différences insurmontables séparent pourtant les deux femmes : Carol, en instance de divorce, se battant pour la garde sa fille, a dépassé la quarantaine et appartient à la haute bourgeoisie new-yorkaise. Therese, employée dans un magasin de jouet, la vingtaine timide, commence à peine sa vie. Mais le pouvoir d’attraction de Carol est trop fort. Par sa volonté, au nom du principe de liberté qui régit sa vie, elle exerce sur Therese un pouvoir d’attraction irrésistible, comme une comète entrainant un astre isolé dans son sillage. On entre dans la salle sur ses gardes en pensant voir un film sur la différence et la répression des sentiments. On découvre un film sur la puissance de la liberté.

Ce n’est pas seulement Therese qui subit le pouvoir d’attraction de Carol. C’est aussi la mise en scène de Todd Haynes, qui se plaçant du point de vue de Therese, regarde Carol fascinée. En s’inspirant des photographies du photographe américain Saul Leiter, où le jeu sur la lumière, l’obturation partielle du premier plan, et la présence fréquente de surfaces vitrées, soulignent autant la distance entre la personne photographiée et le photographe qu’ils révèlent le pouvoir de fascination exercée par la première, Haynes nous révèle les images de Carole que voit Therese ; douces et comme vaporeuses, elles sont magnifiées par la photographie superbe du chef opérateur Ed Lachman, aux audacieuses variations de mise au point.

Ce travail sur la mise en scène donne au récit un côté intemporel, qui l’arrache aux années 1950. Le film ne tombe ainsi jamais dans le piège d’une reconstitution historique sans point de vue. Il porte un regard moderne sur cette histoire de femme libre, qui impose sa volonté à un monde entravé de contraintes, quel que soit le prix à payer pour répondre à l’appel de son désir de liberté – à cet égard, peu importe l’inclinaison sexuelle de Carole. Ce sont non seulement les images du film qui révèlent ce regard moderne mais aussi la structure du récit, qui emprunte au Brève Rencontre de David Lean l’idée d’une scène pivot entre Carol et Therese (au restaurant) ouvrant et fermant quasiment le film, avec deux points de vue différents. Ce faisant, Haynes affranchit le film de son époque. En subissant lui aussi le pouvoir d’attraction de Carol, il se donne comme elle une règle de liberté dans la conduite du récit, qui produit ce paradoxe apparent d’une mise en scène très maitrisée et pensée (trop penseront peut-être certains) mais donnant in fine un sentiment de liberté. Ce sentiment de liberté gagne le spectateur au fur et à mesure que l’issue du film approche, qu’il devient clair que Haynes ne se préoccupe plus de vraisemblance et que Carole va finir par faire prévaloir sa liberté, quitte à renoncer à la garde partagée de sa fille. C’est cette même liberté qui permet à Haynes et à Carol de s’avancer de concert vers cette fin très belle, belle parce que libre, où les deux femmes se retrouvent contre toute attente, et qui trouve sa plus belle expression dans ce dernier plan triomphal où la merveilleuse Cate Blanchett nous regarde dans les yeux.

Strum

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5 commentaires pour La Carol libre de Todd Haynes

  1. Rémy dit :

    Bonjour,

    je n’ai pas aimé ce film en dépit de ses grandes qualités formelles que tu décris très bien et dont je comprends très bien qu’elles puissent séduire.

    Tout me semble glacé, figé dans une impeccable reconstitution qui fait barrage à toute émotion, à l’image de Kate Blanchette, brillante dans les scènes de séduction, moins convaincante lorsqu’il s’agit d’émouvoir (les crises de larme avec la petite fille ou milieu des avocats m’ont laissé complètement froid).

    La mise en scène est certes habile mais on y chercherait vainement ces plans sublimes qui font décoller les films de Sirk mille lieux au dessus de l’historiette qu’ils racontent (au hasard, au milieu de tant d’autres, le reflet de Jane Wyman emprisonné sur l’écran de TV offert par ses enfants) ou ce travail sur les couleurs baroques qui font éclater le carcan du mélodrame bourgeois.

    Et puis deux reproches de fond: une happy end lénifiante qui anéantit le charme doux amère qui se dégageait de cette histoire. Là encore, Sirk qui n’édulcorait pas son scénario et le poussait jusque dans ses aspects les plus tragiques, est plus libre et moderne que son héritier.

    Si le rôle de la jeune fille était tenu par un jeune homme, je pense que les critiques seraient très sévères sur la banalité du scénario. L’audace consistant à raconter une histoire d’amour entre deux femmes (mais est-ce vraiment une audace en 2016 ?) ne rachète pas l’extrême platitude du reste.

    Et puis un sentiment de malaise devant la façon dont sont filmés tous les hétérosexuels: alcoolique et violent (le mari), bête et commun (le prétendant), hideux physiquement et moralement (le détective privé dragueur), ennuyeux à pleurer (le couple des parents du mari).

    Bien sûr les trois lesbiennes sont superbes physiquement et moralement et conservent des rapports chaleureux et délicats même après leur séparation quand les hétérosexuels s’entretuent.

    Là encore, imaginons un film où le schéma serait inversé, tout le monde trouverait ça insupportable à juste titre.

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  2. Strum dit :

    Bonjour Rémy et merci pour ton commentaire. S’il s’agit de juger le film à l’aune de ceux de Sirk, évidemment Carol ne fait pas le poids en termes de beauté plastique et de puissance émotionnelle. D’ailleurs, je craignais au départ que Haynes tente à nouveau d’imiter Sirk (comme dans Loin du Paradis) et j’ai vu Carol en trainant les pieds (je voulais voir Mistress America de Baumbach). Or, ce n’est pas le cas. Carol n’essaie pas d’imiter les grands mélodrames de Sirk, films-mondes où les images ouvrent vers un invisible qui relève de l’ordre de la croyance et dévoilent ou renversent les carcans imposés par la société. Carol est plus modestement un film-personnage, au sens où il tourne entièrement autour de Carol. Du coup, à part elle et Therese, les autres personnages sont un peu réduits à l’état de silhouettes par le regard subjectif de Carol qu’épouse la mise en scène (car la liberté est égoïste), et peu m’a importé à cet égard la question de leur sexualité, un personnage pouvant se sentir exclu du monde pour plusieurs raisons possibles (je n’ai pas perçu le film comme donnant un portrait peu flatteur des hétérosexuels, ce n’est pas la question je pense). Partant de ce postulat, j’ai aimé le film pour sa mise en scène très réussie (il y a une unité du fond et de la forme), et je me suis rangé du côté de Carol (j’aime beaucoup Cate Blanchett, cela aide) en espérant qu’elle impose ses vues ; la fin du film m’a plu parce qu’elle montre un personnage qui fait triompher sa liberté au mépris de toute vraisemblance ; c’est vivifiant et non lénifiant (de toute façon, j’aime les « happy ends », cela doit être mon côté « fleur bleue »), et si le film s’était mal fini, il aurait perdu à céder ainsi aux injonctions de la vraisemblance et trahi d’une certaine manière son personnage principal qui a placé sa vie sous l’égide de la liberté.

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  3. Rémy dit :

    Bonjour, le réalisateur dit pourtant dans tous ses interviews qu’il a essayé de retrouver la magie des films de Sirk. Et il situe son action exactement à la même époque que les grands mélodrames de la Universal.

    En outre, difficile de ne pas penser à « Tout ce que le ciel permet » (la différence d’âge et de classe sociale entre les deux protagonistes, le milieu social et familial qui fait barrage, la neige, la nature, les belles voitures américaines rutilantes qui filent à l’horizon etc…). Rock Hudson est seulement remplacé par une jolie jeune femme.

    Donc voilà pourquoi je n’ai pu éviter cette comparaison si cruelle pour Carol qui ne semble jamais décoller vraiment d’un exercice rétro alors que Sirk filmait son époque tout en la magnifiant (car son Amérique des années 50 n’existe évidemment que dans ses rêves).

    Quant à la façon dont sont montrés les hétéros, je sais bien que cela n’est pas le propos et c’est sans doute inconscient, mais c’est peut être pire encore tant cela semble être intériorisé par les auteurs.

    Après si tu es sous le charme de Blanchett (quelle voix…), tu as bon gout et je ne peux rien te reprocher.

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  4. Strum dit :

    Dans sa longue interview donnée aux cahiers du cinéma sur Carol, Haynes ne parle pas de Sirk de mémoire, mais explique que ses références esthétiques étaient les photographies de Saul Leiter et aussi le Sugarland Express (1974) de Spielberg (ce n’est pas une blague) pour son travail sur la lumière, autant de modèles différents de ceux de Sirk, qui comme tu le dis travaillait dans l’étoffe du rêve. C’est justement parce que Haynes n’a, à mon avis, pas essayé « d’imiter » Sirk d’un point de vue formel (même si évidemment il n’a pas pu ne pas y penser) que j’ai aimé le film (quand bien même celui-ci serait situé dans les années 50, ce qui n’est qu’un point de départ à partir duquel il va ailleurs, mais peut appeler bien sûr la comparaison que tu fais). Pour moi, c’est la mise en scène qui importe dans un film, et formellement, je n’ai pas vu « l’exercice rétro » que tu pointes – c’est au contraire sophistiqué et moderne, comme un alliage de l’ancien et du nouveau. Cela dit, si tu y as été en pensant retrouver la magie des mélodrames de Sirk, je comprends mieux pourquoi tu n’as pas aimé et pourquoi tu as un sentiment de tromperie sur la marchandise. Quant à Cate Blanchett, quelle voix effectivement…

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