Antoine et Antoinette : sous le regard bienveillant de Jacques Becker

Antoinet et Antoinette

Dans son article vengeur de janvier 1954 sur « Une certaine tendance du cinéma français », où il exécute les scénaristes Jean Aurenche et Pierre Bost, coupables selon lui d’avoir importé dans le cinéma de la Tradition française un « réalisme psychologique » déprimant où la « vilénie des scénarios » le disputerait à « une dose habituelle de noirceur » et où les personnages seraient des « victimes », François Truffaut épargne en son courroux (parfois excessif) plusieurs cinéaste de l’époque : Jean Renoir, Max Ophuls, Bresson, Cocteau, Abel Gance, Tati et Jacques Becker. A l’exception possible de Bresson et de Cocteau, ce sont des cinéastes qui observent leurs personnages avec beaucoup de bienveillance. C’est le cas, en particulier, de Jacques Becker, dont les films portent toujours un regard compréhensif, quels que soient les milieux qu’il filme.

Il en va ainsi d’Antoine et Antoinette (1947), merveilleuse chronique d’après-guerre où Jacques Becker fait vivre sur l’écran un Paris effervescent et travailleur, plein d’une joie de vivre éclatante après les souffrances et les humiliations de l’occupation. Il y a dans ce film une bienveillance et une précision du regard rares, chaque personnage traversant le cadre semblant avoir droit à un mot du metteur en scène, quels que soient sa place dans la société. Douze ans avant la Nouvelle Vague, Jacques Becker installe sa caméra dans une usine, dans la rue, sur les Champs-Elysées, aux abords des grands magasins, sur les trottoirs des primeurs où s’affairent les gens, et filme la vie de ses personnages, saisis dans leurs occupations quotidiennes. Choisissant des durées de plan très brèves, jouant sur les entrées et les sorties de plan, il dynamise son récit par le montage et rend compte du bouillonnement vital de l’époque. Dans sa manière de filmer les rues et la foule, on perçoit l’influence du néo-réalisme italien, à cette réserve près (et elle est d’importance) que le néo-réalisme, né pendant la deuxième guerre mondiale, entendait dénoncer la misère du peuple italien et était marqué d’un pessimisme profond. Dans Antoine et Antoinette, au contraire, et même si Becker montre ses employés souvent en butte aux réprimandes de leur patron, on est à l’aube des Trentes Glorieuses et l’époque est à la reconstruction et à l’optimisme.

Antoine (Roger Pigaut) et Antoinette (adorable Claire Maffei) raconte l’histoire d’un jeune couple marié, qui vit dans une mansarde aménagée, sous un toit de Paris. Lui est ouvrier (en un seul plan, celui de sa main proche d’une machine de découpe, Becker nous montre la dangerosité de son travail), elle est employée photomaton d’un grand magasin (sujette aux remarques de son chef de service). Ils sont heureux mais des difficultés d’argent brident leurs rêves, qui sont d’ordre matériel comme le sont ceux de tout ménage récemment installé. Becker filme avec beaucoup de justesse les petites chamailleries domestiques et les difficultés du quotidien, sans jamais tomber dans le misérabilisme. Il insiste sur l’ingéniosité pratique de son couple, sur leurs gestes d’amour et de tendresse, et sur leur foi en l’avenir. Un épicier obstiné (génial Noël Roquevert, un des grands seconds rôle du cinéma français) poursuit Antoinette de ses assiduités, qui se font chaque jour plus pressantes. Il finit par lui proposer une place dans son commerce, qui lui assurerait une sécurité matérielle. Elle lui résiste, confiante dans son amour pour Antoine. A cette situation de « réalisme psychologique » qui aurait pu mal finir dans les mains d’un autre, Becker substitue une logique de suspense optimiste, tournant autour d’un billet de loto détenu par Antoine et Antoinette, qui est perdu à l’instant crucial, puis retrouvé, puis perdu de nouveau et enfin recouvré, au gré des trouvailles du scénario. On suit les rebondissements du film avec un sourire constant sur les lèvres, qu’efface le temps de quelques plans la perte momentané du billet. Becker tient la gageure de son rythme vif jusqu’au bout, bien aidé par une galerie de seconds rôles cernés en quelques secondes (on voit même De Funès lors de deux apparitions), utilisant tous les artifices techniques de l’époque (images mentales floutées, court travelling vers un visage, inserts de gros plans nous rapprochant des personnages) qui rendent sans doute sa mise en scène plus composite, moins belle et harmonieuse, que celle de Renoir ou d’Ophuls mais non moins efficace.

Quatre ans plus tard, Becker réalisa un autre portrait de couple, en chambre et sur un ton cette fois franchement enjoué : Edouard et Caroline (1951), délicieuse comédie sous influence américaine, où le regard de Becker est toujours aussi bienveillant. Ce regard doux et équanime sur ses personnages, il le conserve même dans ses films plus pessimistes (les superbes Goupi Mains Rouges, Casques d’Or, Le Trou, etc.), pensant peut-être comme Renoir (dont il ne fut pas assistant réalisateur pour rien) que « chacun a ses raisons ».

Strum

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3 commentaires pour Antoine et Antoinette : sous le regard bienveillant de Jacques Becker

  1. modrone dit :

    Très bel article, juste et équilibré. C’est vrai que Becker n’a pas subi la vindicte de la NV. Beaucoup de bienveillance aussi dans Rendez-vous de juillet, Rue de l’Estrapade, Edouard et Caroline. Et chefs d’oeuvre avec Casque d’or, et aussi Goupi… malgré sa noirceur. Belle référence aussi au Néoréalisme, en plus léger, ce qui n’est pas péjoratif.

  2. Strum dit :

    Merci Eeguab ! Oui, il est vraiment dommage que Jacques Becker n’ait fait que treize films.

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