L’Heure Suprême : la montée au septième ciel de Frank Borzage

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L’Heure Suprême (1927) de Frank Borzage fait partie de ces films muets où l’on oublie que les personnages sont silencieux (car leurs mots écrits nous vont droit au coeur) et qui transcendent leur histoire par leur beauté. C’est un magnifique mélodrame servi par deux interprètes extraordinaires : Janet Gaynor et Charles Farrell. Ils jouent chacun une âme pure s’élevant, des égoûts pour l’un, de la perdition pour l’autre, vers les étoiles dominant la mansarde de Chico, portés sur les ailes d’un amour immense, qui défie toute logique et toute probabilité. Ni la boucherie des tranchées de la première guerre mondiale, ni la mort, ne parviennent à vaincre cet amour.

Comme beaucoup de classiques de l’époque, l’ascendance première du film est théâtrale et littéraire. L’Heure Suprême est tiré d’une pièce de théâtre de Broadway et l’influence des Misérables sur le début du récit est patente. Comme chez Hugo, un objet (les médaillons) donné par un serviteur de dieu (ici un prêtre, chez Hugo Monseigneur Myriel) marque le destin de Chico. Il se met alors à croire non pas en dieu dans l’immédiat, mais en l’amour. Comme chez Hugo, les médaillons servent d’intercesseurs. C’est également à la littérature qu’est emprunté l’usage des leitmotivs qui parsèment la conversation de Chico (« I am a remarkable fellow », « always looking up ») et qui reflètent par leur aspiration vers le haut le sujet du film (un amour fou qui élève un couple). Le mouvement de cet amour est ascensionnel et la mise en scène de Borzage va en rendre compte en lui prêtant la force de conviction du cinéma. Le célèbre travelling vertical qui suit Chico et Diane quand ils montent l’escalier jusqu’à l’appartement de Chico situé au septième étage est le pendant figuratif de ce thème et de ces leitmotivs. Cette séquence est d’une pureté et d’une poésie qui submergent le spectateur, qui a l’impression de monter au septième ciel (Seventh Heaven, le titre original du film) avec les personnages. En studio, le décor ne faisait que trois étages et la caméra posée sur une plateforme était elevée par un système de poulis ; la scène contient d’ailleurs une subtile coupe (quand Chico allume une allumette) pour dispenser l’illusion de la continuité du plan séquence. Le résultat est sans pareil : la caméra semble voler et L’Heure Suprème fait partie de ces films muets qui rappellent que toute la grammaire du cinéma avait déjà été inventée dans les années 1920 et n’a guère changé aujourd’hui. Cette pérennité formelle est une des caractéristiques majeures du cinéma. On comprend pourquoi les surréalistes ont tant aimé le film quand ils l’ont découvert : cette séquence prodigieuse qui finit sur Chico et Diane regardant les étoiles piquées dans le ciel au-dessus de Montmartre semble crever le plafond de toile au-dessus de nos têtes.

Décrit ainsi, le film paraitra peut-être un peu mièvre à certains qui ne l’ont pas encore vu. Mais tout passe grâce à cette mise en scène infaillible dans sa sélection de plans, dédiés tout entier aux corps vibrants (surtout celui de Chico) et aux visages inspirés (surtout celui de Diane) des interprètes qui font croire au caractère absolu et sacré de leur amour. Qu’il soit dans la terreur ou dans la joie, le visage de Janet Gaynor est d’une expressivité peu commune. Il change littéralement de dimension selon qu’un sourire l’éclaire ou que des larmes l’inondent. On est captivé par les élans de son personnage que l’on suit avec inquiétude pendant les coups du sort qu’elle reçoit et qui sont propres au mélodrame. On s’inquiète de sa fragilité, on subodore la tristesse derrière ses grands yeux, on guette son sourire dans les moments heureux du film, rien que pour voir quelle nouvelle forme charmante prendra son visage. Tandis qu’elle tournait L’Heure Suprême avec Borzage le soir, elle tournait le matin L’Aurore de Murnau (cet autre chef-d’oeuvre du muet, un film où les images dominent le texte de leur force symbolique et expressive). Ce double tour de force est une des plus grandes performances d’actrice de l’histoire du cinéma. Charles Farrell est quant à lui formidable de dynamisme en géant au coeur tendre, en bénêt aux cheveux frisés, qui dévale la rue comme un fou dans le sens contraire de la foule à la fin du film pour retrouver sa bien-aimée, tel un ressuscité revenu de l’enfer.

L’Heure Suprême donne aussi à voir de très impressionnantes scènes de batailles tournées par nul autre que John Ford venu prêter main forte à Borzage (celui-ci, pacifiste forcené, aurait refusé de les tourner). La série de plans où défilent à toute vitesse les taxis de la Marne (un modèle authentique fut ramené de France par Borzage), dans un fracas d’images, montage rapide à l’appui, est étonnante, bien qu’un peu confuse par moment. Cette confusion, ce fracas d’images violentes, doublées de fanfares militaires, sont des repoussoirs, esthétiques comme moraux, que le film oppose, souvent par l’entremise du montage, aux images radieuses du couple Gaynor-Farrell, ensemble ou communiant à distance à 11 heures du matin, la fameuse « heure suprême » visée par le très libre titre français. Rien n’existe que leur amour, et que leur foi dans cet amour, pour lequel ils n’ont nul besoin de témoins, si ce n’est la propre foi des spectateurs dans le cinéma et ses belles histoires. La fin providentielle, nimbée dans un rai de lumière venu du ciel, que l’on regarde derrière un voile de larmes de joie, est un des sommets émotionnels du cinéma. Sublime.

Strum

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5 commentaires pour L’Heure Suprême : la montée au septième ciel de Frank Borzage

  1. Rémy dit :

    Un de mes deux ou trois films préférés ! Je vais lire ce WE ce que tu as écrit.

    Rémy

  2. Strum dit :

    Hello Rémy,
    Je crois me souvenir effectivement que tu aimes beaucoup (et à juste titre) ce film !

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