Jacques Rivette et le rôle du cinéma

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A l’occasion du bel hommage que lui rend Libération, je découvre ces deux phrases de Jacques Rivette (1928-2016), disparu le 29 janvier : « Je crois de plus en plus qu’il n’y a pas d’auteur dans les films ; un film, c’est quelque chose qui préexiste » et « Je crois de plus en plus que le rôle du cinéma, c’est d’être complètement démythifiant, démobilisateur, pessimiste. C’est de sortir les gens de leur cocon et de les plonger dans l’horreur« . Rivette fut un des critiques et cinéastes emblématiques de la Nouvelle Vague, et j’admirais son intégrité artistique. Je ne le connais pas assez bien pour être capable de lui rendre hommage ici, mais ces deux phrases (que je me permets de sortir de leur contexte et de leur époque pour les besoins de cette note) m’intéressent : je crois bien que je pense à peu près l’inverse de ce qu’y énonçait Rivette.

Je me suis toujours méfié du mantra structuraliste de la « mort de l’auteur », en particulier quand il était exposé dans les textes parfois mystificateurs de Roland Barthes. Un film a toujours un auteur car il représente toujours une vision du monde, un point de vue personnel porté par un récit, consciemment ou inconsciemment. Qu’un réalisateur veuille exercer un contrôle absolu sur son récit, ou qu’il prétende en laisser les rênes à ses acteurs et à l’humeur du jour, comme l’a souvent fait Rivette, n’y change rien : il sera toujours l’auteur de son film (et tant pis si cette affirmation passe sous silence les contributions souvent considérables du chef opérateur, de l’assistant réalisateur ou du scénariste : ce sera le travail du critique ou de l’historien de les rappeler). Qu’un film « préexiste » est une autre fiction : un film est fabriqué, arrangé, structuré, tout en prétendant créer l’illusion de la réalité : le cinéma est l’art de faire du vrai avec du faux. De même, si l’on se place cette fois du côté du spectateur, on ne peut faire mine d’ignorer complètement l’origine d’un film ou la rumeur qui le précède ; prétendre qu’un film n’a pas d’auteur, faire semblant de ne pas le connaitre, c’est tromper et se tromper soi-même ; nul ne peut faire abstraction du nom du réalisateur (a fortiori quand celui-ci a une réputation) et nul n’échappe à ses préjugés et ses idées préconçues.

L’idée selon laquelle le cinéma devrait jouer un rôle précis (qui contredit d’ailleurs par ce qu’elle implique l’allégation de l’absence d’auteur) ne dérive pas, quant à elle, du structuralisme. Elle trouve son origine dès les premiers écrits sur le cinéma. De Jean Epstein dans les années 1920 à Tarkovski, en passant par Walter Benjamin dans les années 1930 et les « Jeunes Turcs » des Cahiers du Cinéma dans les années 1950, chacun a voulu voir dans le cinéma un signe de son époque. Que le cinéma reflète l’esprit de son époque me parait certain, qu’il faille lui assigner un rôle précis et donc l’instrumentaliser à des fins particulières est en revanche discutable, surtout quand il s’agit de fins politiques (un instrument politique à des fins propagandistes, c’est ainsi que Benjamin percevait le cinéma, de manière trop limitative, dans L’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproduction technique, son article tellement cité de 1936) ou quand cela conduit à tenir pour rien ou mépriser les films ne répondant pas à ce rôle unique (ainsi Rivette exécrait Spielberg et Cameron : ils représentaient selon lui le cinéma dominant faisant rêver mais maquillant la réalité). Le cinéma est par essence multiple et protéiforme et c’est ce qui fait sa richesse et sa beauté : on peut aimer autant des films réalisés par des cinéastes voulant changer ou représenter le monde que des films réalisés par des cinéastes voulant nous faire rêver (pour schématiser), et il n’existe aucune loi disposant que les premiers seraient par leurs seules visées supérieurs ou plus légitimes que les autres. Vouloir pour le cinéma un but unique, c’est l’entraver de chaînes et limiter son champ d’application, c’est se condamner à juger les films selon une aune étroite et extérieure au cinéma. Chacun est capable de regarder le monde autour de lui et de lui trouver bien des noirceurs et des faiblesses (mais aussi bien des beautés) et le cinéma ne peut se substituer à ce regard. Chacun aussi attendra des choses différentes du cinéma car les spectateurs eux aussi sont multiples. Du cinéma, au contraire de Rivette (qui avait pourtant un si beau sourire), je n’attends sûrement pas qu’il me plonge dans « l’horreur » et le « pessimisme » (la vérité, si vérité il y a, n’est pas là) mais plutôt qu’il m’en délivre. Tout en me gardant de lui assigner un rôle unique (si rôles il y a, ils sont nombreux, aussi multiples que le cinéma lui-même), j’attends d’abord qu’il me fasse rêver, qu’il me montre des représentations de l’absolu et du sublime que le monde et la réalité sont souvent bien en peine de nous montrer.

Strum

PS : Cette parenthèse étant faite, il me tarde de découvrir les Rivette que je n’ai pas vus ces prochains mois.

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