Marguerite de Xavier Giannoli : des mystères de l’art

Retour sur ce qui est, contre toute attente, l’un des plus beaux films français de l’année 2015 : Marguerite de Xavier Giannoli.

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On sait l’argument de Marguerite (2015) de Xavier Giannoli : en 1920, une femme dénuée de talent et qui chante atrocement faux ne peut vivre sans se rêver grande cantatrice et chante lors de réunions semi-artistiques et tout à fait mondaines, recueillant les compliments de flatteurs et de profiteurs que sa fortune attire. Le film s’inspire d’un personnage réel, la soprano américaine Florence Foster Jenkins.

Ce point de départ aurait pu n’être qu’un prétexte à moquerie de cette femme et de faux amateurs d’art, à la manière des portraits cruels du salon de Mme Verdurin que livre Proust dans A la Recherche du Temps Perdu. Mais Marguerite va bien au-delà de son point de départ : c’est un film étonnant, remarquablement construit (la première scène introduit en une fois tous les personnages et crée une attente autour de Marguerite, construction typique d’un livret d’opéra), riche de mystères et de non-dits. Au-delà du soin apporté aux costumes, aux décors (belle reconstitution historique de l’année 1920 durant laquelle s’affrontent dans les journaux, dans les cabarets et les salons, patriotes et anarchistes) et à la mise en scène, ce sont ces mystères et ces non-dits qui font la beauté du film.  Comme Marguerite est riche et généreuse de son argent, son entourage (en premier lieu son mari) ne lui dit pas la vérité, et lui fait croire qu’elle chante bien afin de lui soutirer de l’argent. Dans quelle mesure est-elle dupe jusqu’au bout de cette combine ? Comment en est-elle arrivée là et que finit-elle par comprendre ? C’est un des premiers mystères du film, à propos duquel on peut échaffauder diverses hypothèses et il faut saluer ici le jeu subtil de Catherine Frot qui nous montre une Marguerite dupe et convaincue de son talent mais qui peut se conduire de manière hésitante si bien que l’on se demande parfois ce qu’elle pense vraiment. Le désir d’art est un autre mystère du film. D’où vient ce désir et dans quelle mesure peut-on le contrôle ou le sculpter soi-même ? Même si elle chante faux, Marguerite est une artiste dans l’âme, et elle ne peut vivre sans art : c’est peut-être la raison pour laquelle elle se persuade de son talent. Quand on le comprend, on ne peut plus se moquer d’elle. Alors, elle fait de sa vie une oeuvre d’art (Vissi d’arte chantait la Tosca de Puccini). Cela fait-il d’elle une artiste ? Bien sûr que non, serait notre réponse première, impulsive, non réfléchie. Mais le film nous demande d’y réfléchir à deux fois. Marguerite n’est pas la seule à être un mystère vivant. Tous les autres personnages du film le sont : le majordome manipulateur inspiré de celui de Sunset Boulevard qui décide que la mort de sa maitresse serait l’occasion d’une belle photographie : c’est lui le véritable artiste de cette histoire ; le mari aux scrupules tardifs ; le journaliste opiomane qui ne sait pas ce qu’il veut et qui se méprise, etc.

Mais le plus grand mystère du film, c’est celui-ci, qui m’a pris complètement au dépourvu : lors de son récital final, Marguerite se met soudain, l’espace de quelques minutes, à chanter juste, à chanter merveilleusement même, l’air de Casta Diva de La Norma. On n’est plus ici dans la reconstitution historique autour d’un personnage ayant réellement existé. On est ici dans un choix de metteur en scène qui fait basculer le film vers autre chose. Et bien, ce mystère là de Marguerite chantant soudain juste est insoluble. Comment est-ce possible ? Est-ce une sorte de miracle qui tient à son amour de l’art qui la sublime sur scène ? Est-ce une sorte d’effet de caméra sonore subjective, Giannoli nous faisant écouter ce que son mari, qui découvre soudain qu’il aime sa femme, entend enfin transfiguré ? Mais non, car le plan sur son mari ému est suivi d’autres plans de spectateurs réalisant eux aussi qu’elle chante soudain juste. Alors, est-ce Marguerite qui a trompé tout le monde et qui en fait pouvait chanter juste depuis le début ? Peu crédible. Est-ce l’effet de la présence de son mari qui l’écoute enfin alors qu’elle chantait pour lui depuis le début de sa triste carrière ? Y-a-t-il une explication physiologique aux termes de laquelle, il y avait quelque chose de coincé dans sa gorge qui l’empêchait de chanter juste et qui sous l’effet de la grande scène se trouve débloqué ? Aucune de ces explications n’est satisfaisante et il me plaît en fait de ne pas connaitre la vérité : le film peut ainsi garder sa force et son attrait et son personnage principal passer d’objet de moquerie à objet de mystère. Marguerite témoigne d’une ambition thématique peu fréquente dans le paysage cinématographique français actuel. C’est le meilleur film de Xavier Giannoli, réalisateur assez inégal, et l’un des films français les plus intrigants de l’année 2015. J’invite les réfractaires qui ne l’auraient pas vu à dépasser leurs éventuels préjugés (je l’écris car j’en avais) et à découvrir le film.

Strum

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9 commentaires pour Marguerite de Xavier Giannoli : des mystères de l’art

  1. Martin dit :

    Un très joli plaidoyer, Strum !

    Dieu sait que j’ai espéré ce film comme un possible enchantement ! Je m’étais empressé d’escompter un scénario à mi-chemin de la comédie et du drame. Au final, je t’avoue très humblement que le résultat m’a déçu. Je trouve ça trop noir, trop chargé: Marguerite est un personnage tragique, au final, que le scénario ne moque pas certes, mais laisse sans espoir de convaincre les autres de son humanité.

    Xavier Giannoli nous livre sans doute une vision assez réaliste de l’artiste étrange que fut Florence Foster Jenkins. Je suis encore désolé que ça ne m’ait pas rendu son film sympathique. Car oui, j’espérais vraiment que ce « Marguerite » allait m’emballer…

  2. Strum dit :

    Bonsoir Martin et merci de ton commentaire ! L’avantage que j’avais sur toi, c’est que je n’attendais rien du film dont je ne savais pas grand chose. Je craignais vaguement que Giannoli se moque du personnage en essayant de mettre les rieurs de son côté. Je suis donc allé de surprises en surprises, et j’ai précisément aimé ce qui semble te déplaire ou te décevoir : le côté tragique du personnage – et la richesse thématique de l’ensemble (c’est un film « chargé » comme tu dis de mystères multiples).

  3. 2flicsamiami dit :

    À te lire, Xavier Giannoli semble avoir trouvé l’inspiration d’à l’Origine.
    C’est un film dont le sujet m’intéresse, et je compte bien y jeter un oeil.

  4. Strum dit :

    Bonjour 2flics, oui, tout à fait (alors que Superstar était à mes yeux un ratage complet).

  5. Ping : Un César pour Arnaud Desplechin | Newstrum – Notes sur le cinéma

  6. 100tinelle dit :

    Bonsoir Strum,

    Je partage totalement ton enthousiasme pour ce film, que j’ai mis du temps à voir tant j’avais des craintes qu’il passe à côté de son sujet, ce qui n’est absolument pas le cas. J’écrirai un billet sur le film qui paraîtra dans quelques jours, mais je peux déjà te donner mon interprétation de la séquence qui t’a pris au dépourvu. Elle ne vaut que ce qu’elle vaut, c’est-à-dire qu’elle n’appartient qu’à moi et que j’assume entièrement sa subjectivité. Ceci dit, tu n’es pas obligé de la lire non plus si tu préfères rester dans le mystère 😉

    Mais si tu lis ce qui suit, j’ai eu le sentiment que le réalisateur avait fait ce choix pour marquer un changement très important chez Marguerite à ce moment-là de son histoire. La réalité étant si forte (les moqueries du public) qu’elle ne peut plus être dans le déni. Quelque chose change en effet en elle à ce moment précis, que le réalisateur traduit par ‘elle chante juste’. Il nous donne presque l’impression d’assister à un miracle, pour peu on pourrait croire que l’ange Marguerite va s’envoler à tire d’aile, mais ce n’est qu’un leurre, car bientôt elle ira s’écraser lourdement sur le sol. Car ce retour temporaire à la réalité va plutôt plonger cette femme dans un délire complet, plus à même de la protéger d’une réalité qu’elle ne veut à aucun prix reconnaître et que son déni ne parvenait plus à mettre à distance. Pour moi, ce petit passage du ‘chanter juste’ souligne ce moment charnière, l’instant de ce changement qui va la plonger rapidement dans l’aliénation mentale, ce qu’on appelle en psychiatrie le moment de la décompensation. Car ce changement, c’est avant tout une brisure. Mais c’est tellement plus poétique la façon dont le réalisateur annonce ce changement, tellement plus artistique aussi … ah je suis encore sous le charme de ce film, que j’ai trouvé très riche à plusieurs niveaux.

  7. Strum dit :

    Bonjour Sentinelle,

    Content que le film t’ait plu. 🙂 Je suis d’accord avec ce que tu écris, mais ici tu donnes la fonction dans le récit de la scène charnière où Marguerite se met à chanter comme Maria Callas, tu n’en donnes pas une explication rationnelle. Cette scène est inexplicable physiologiquement du point de vue de la logique interne du film. Marguerite prend conscience de bien des choses sur scène, mais il est impossible que cette prise de conscience fasse qu’elle chante soudain comme Maria Callas (car elle ne chante pas seulement juste, elle devient soudain la meilleure soprano du monde, elle chante divinement bien). C’est donc si l’on veut un miracle ou une idée artistique ou poétique pour souligner ce moment, un mystère supplémentaire, et c’est ce qui m’ a plus,

    • 100tinelle dit :

      Bonjour Strum,

      Pour moi, il n’y a pas d’explication rationnelle. C’est juste un choix artistique du réalisateur, et je trouve l’idée excellente. Ceci dit, Xavier Giannoli pourrait nous en dire plus mais je n’ai lu aucune interview à propos de ce film, je n’ai donc aucune confirmation quant à cette interprétation. Et c’est peut-être mieux comme cela 😉

  8. Strum dit :

    Nous sommes d’accord. Moi non plus, je n’ai pas lu d’interview de Xavier Giannoli et je n’en ai d’ailleurs pas envie. Pour moi, les images et le film doivent parler d’eux-mêmes et se passer des explications du réalisateur.

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