Le Feu Follet : l’homme désoeuvré de Louis Malle

feu follet

On parle toujours du Feu Follet (1963) de Louis Malle en évoquant les destins du dandy Jacques Rigaut et de Drieu La Rochelle, deux suicidés célèbres. Il est vrai qu’il s’agit là d’un angle d’approche naturel pour un film qui adapte le court roman de Drieu (inspiré de la vie de Rigaut, ami de l’auteur) et suit les tribulations d’un homme ayant décidé de mettre fin à ses jours en se donnant vingt-quatre heures à vivre.

Mais Le Feu Follet de Louis Malle est d’abord l’histoire d’un homme désoeuvré. Alain (Maurice Ronet) vit seul à Versailles dans une clinique où sa dépendance à l’alcool a été soignée. Entretenu par sa femme, dont il est séparé, il ne travaille pas. A l’occasion d’une succession de vignettes visuelles d’une grande force évocatrice, Malle nous le montre errant dans sa chambre, se parlant à voix haute, jouant avec des petites figurines, déplaçant les bibelots qui servent à sa vie de paysages, regardant des photos, manipulant son pistolet. Malle capte le lent égrenage des heures qui scandent sa vie et qui, toutes semblables, sont pour lui aussi vides que son horizon mental. Alain est un emmuré vivant. Il est spectateur du monde qu’il aperçoit par la fenêtre, vers laquelle son regard vagabonde quand une femme passe dans la rue. Sa chambre est d’ailleurs dépourvue de porte, si ce n’est cet encadrement dans le mur que l’on devine à peine et qui parait si peu enclin à l’ouverture.

Dans sa fabuleuse série de livres sur l’imagination matérielle, Bachelard nous parle des objets que nous touchons comme des conducteurs, des passeurs, entre nous et le monde, permettant à notre vitalité de se mettre en mouvement et de nous relier ainsi au monde et aux hommes. Alain, comme il le dit lui-même, n’arrive plus à « toucher » les objets du quotidien. C’est qu’il ne les perçoit plus en tant qu’objets. Ils font maintenant partie de lui-même car son monde s’est réduit aux dimensions de sa chambre. De même, il ne peut plus, ne veut plus, toucher les femmes, qu’il a pourtant (et qui l’ont) toujours aimées. C’est parce qu’il les aime tant, qu’il répugne maintenant à leur « faire mal l’amour ». Dilemme connu des alcooliques : l’alcool c’est leur mort, mais aussi leur vitalité. Soigner Alain l’a tué. En lui faisant perdre le goût de l’alcool, on lui a fait perdre le goût de la vie, comme si celle-ci ne pouvait se passer d’addiction, de passion, fut-elle mortelle (et Drieu en savait quelque chose). Dans le livre, Alain était un drogué et non un alcoolique, mais pour les besoins de cette histoire cela revient au même.

Une des plus grandes réussites du Feu Follet est de parvenir à convoquer l’univers mental de l’homme désoeuvré sans ennuyer. On est loin d’Antonioni, de sa lenteur parfois rebutante et de son monde passif. Malle ne fait pas le procès d’un monde en en questionnant le sens, comme Antonioni, il fait le portrait attentif d’un type d’homme qui a perdu l’envie de vivre. Le montage est dynamique, la mise en scène de Malle vive et élégante. La caméra suit Alain, et lui seul ; elle ne va pas vers les autres et, ce faisant, traduit formellement l’enfermement intérieur du personnage. Malle cadre le monde d’Alain comme un espace clos et la photographie du film rend compte de ce regard. Le jour, elle verse dans des blancs éblouissants qui rendent Alain aveugle au monde ; la nuit, elle se tourne vers des abîmes obscurs, des trous noirs qui attendent Alain pour l’aspirer. Ces images appellent si bien la musique de Satie qu’on dirait qu’il l’a composée pour le film.

Alain n’est pas seulement désoeuvré, il est aussi misanthrope, et il partage avec l’Alceste du Misanthrope de Molière plus d’un point commun. Alain vomit sur tous ces tartuffes qui se veulent artistes et prétendent défier la vie. Dégrisé de tout, il est fatigué des grandes ou petites causes (Malle, transposant le récit de Drieu à son époque, évoque l’OAS) et des passions, qui ne l’ont jamais asservis à leurs chaines. Au monde, il demande toutes les indulgences, toutes les sympathies pour sa propre personne, mais sans chercher à les susciter, et il n’exige rien de lui-même. Il ne croit pas à cette « sobre sagesse » dont Philinte (fidèle ami d’Alceste dans Le Misanthrope) vante les mérites après Montaigne. Cependant, il est une chose capitale qui sépare Alain d’Alceste : Alain se méprise, ce qui est loin d’être le cas d’Alceste. Ce monde qu’il voue aux gémonies, Alain se compte dedans. Alceste conçoit le projet de partir vivre seul dans le désert loin des hommes. Au contraire, Alain ne peut imaginer qu’un seul projet pour venger les humiliations qu’il a subies et pour se punir d’être un homme décevant : se délivrer de lui-même. L’homme désoeuvré finit toujours par perdre son estime et se mépriser.

Le visage creusé, les yeux fixes et tristes, la peau flasque, Maurice Ronet est un Alain plus vrai que nature. C’est le rôle de sa vie, comme s’il était Rigaut ou Drieu lui-même, ou connaissait le secret des hommes désoeuvrés. Le Feu Follet n’est pas un film qui rend triste car dès le début du film, l’issue est certaine, surtout si l’on a déjà lu Drieu avant. Il faut passer le premier quart d’heure descriptif et découvrir ce film remarquable (meilleur que le roman de Drieu), sans doute le meilleur de la filmographie de Louis Malle.

Strum

PS : On dit généralement du bien d’Oslo, 31 août de Joachim Trier, récente adaptation du Feu Follet que je n’ai pas vue. Après avoir lu le livre de Drieu et vu le film de Malle, il me semblait avoir fait le tour de la question.

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18 commentaires pour Le Feu Follet : l’homme désoeuvré de Louis Malle

  1. modrone dit :

    Un très grand film, à mon avis le plus intéressant de Louis Malle,un interprète extraordinaire. Plus charnel que les films d’Antonioni que j’aime également beaucoup. Malle a très bien transposé l’action dans le cadre de l’O.A.S. et encore une fois Ronet, de par sa personnalité, est formidable de vérité. Je l’ai déjà dit,j’aime bien aussi le film norvégien. Je ne te suivrai pas sur Bachelard,ne l’ayant jamais lu.

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  2. Strum dit :

    Bonjour eeguab, effectivement la personnalité de Ronet convient très bien à ce rôle. Si tu es d’un tempérament contemplatif, n’hésite pas à te lancer dans Bachelard. C’est vraiment très beau.

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  3. Martin dit :

    Ma foi, ça m’a l’air intéressant, mais après « Oslo, 31 août », je n’ai pas envie de me relancer aussitôt dans ce genre d’histoires. Merci quand même d’en avoir tiré une chronique.

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  4. princecranoir dit :

    Ronet trouve ici un rôle majeur, et Malle état incontestablement un grand metteur en scène. « Le feu-follet » est traversé de toutes ces idées fortes dont tu soulignes à juste titre (judicieusement épaulées de références littéraires qui viennent enrichir le point de vue) la pertinence. Néanmoins j’ai beaucoup de mal à suivre les pas d’Alain dans ce film. Cette vision pleine de morgue pour ses contemporains (on ne peut détacher son regard de celui de Malle sur les intellectuels de son époque), son schéma nihiliste me déplaisent et me renvoient constamment à la personnalité certes complexe mais peu recommandable de l’auteur du livre. J’avoue lui préférer la vision plus mélancolique et crépusculaire du jeune Norvégien.

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  5. Strum dit :

    Bonjour princécranoir, effectivement Alain n’est guère sympathique, mais c’est un film où la mise en scène nous place dans une situation d’observateur sans que l’on s’identifie au personnage. On apprend à connaitre, avec beaucoup de précision, l’univers mental d’Alain au début, qui est limité et fermé à cause de sa solitude et de son désoeuvrement, et son comportement ensuite n’est que l’expression logique de son univers mental. Ce qui fait que je n’ai pas trouvé le film déplaisant. Malle ne rend jamais héroïque ou pathétique l’envie de mourir d’Alain, il ne lui trouve pas d’excuse particulière. En réalisant un film qui n’est pas mélancolique, Malle rend compte avec honnête et précision du point de vue d’Alain.

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    • princecranoir dit :

      En emmenant Alain à la rencontre des autres tout en nous invitant à prendre ce personnage par la main, Malle nous place malgré tout dans un état d’esprit, nous implique dans ce discours, ce qui m’a personnellement mis mal à l’aise (chose que je n’ai pas ressentie en voyant le film de Trier d’ailleurs).

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      • Strum dit :

        Je comprends ton point de vue. Je n’ai pas vu le film de Trier, donc je ne peux pas comparer les deux films. Le film de Malle ne m’a pas mis mal à l’aise, mais j’avais lu avant le livre de Drieu, ce qui a dû aider je pense.

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  6. Carole Darchy dit :

    J’avais adoré ce film sur le désœuvrement et je garde en mémoire cette déambulation de Maurice Ronet et Jeanne Moreau, dans ce jardin du bois visconti (par lequel on accède depuis le 20 rue Jacob) … et où le spectateur voit de manière fugace ce temple de l’amitié situé dans ce bois incroyable en plein 6ème arrondissement ! Cf extrait du film dans mon article…
    https://swimminginthespace.wordpress.com/2013/08/16/le-temple-de-lamitie/

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  7. Ping : Du livre au film : au sujet de l’adaptation cinématographique (deuxième partie) | Newstrum – Notes sur le cinéma

  8. Ping : Bartleby de Maurice Ronet : il ne préférerait pas | Newstrum – Notes sur le cinéma

  9. J.R. dit :

    J’ai revu le film cet après-midi et je l’ai trouvé bouleversant.
    De tous les films liés, de près ou de loin, à la Nouvelle Vague c’est mon préféré, après les 400 coups et juste avant Cléo de 5 à 7. D’abord, parce que comme dans le film de Truffaut, je m’identifie au personnage. Hors, par exemple, chez Godard, je pense que les personnages n’existent pas dans ma peau, pas de cette façon. Michel Poiccard ou Ferdinand Griffon sont des inventions, des images cinégéniques, déformées et fantasmées, de Godard lui-même. Les propos tenus par Alain/Ronet ont l’air d’être inconsistants et pourtant ils sont d’une justesse incroyable, preuve que sa blessure est aussi celle de Louis Malle qui livre une part intime de lui même : Alain est peut-être la forme de son image. Alain est une âme impatiente, fragile, qui ne connaît pas la cause de sa blessure. Certes sont sevrage l’éloigne des choses, mais n’est-il pas aussi plein du monde. Pourquoi regarde-t-il avec autant de mélancolie les femmes inatteignables. Alain ne comprend pas que les autres arrivent à leur fin, qu’ils sachent vivre en vérité, alors que lui ne sait pas saisir les choses dans ses mains, et les femmes d’abord.
    L’identification de Maurice Ronet avec son personnage est telle qu’on oublie très vite qu’il n’est pas censé être lui-même. Alain, nous dit un texte de fin : n’a pas été aimé et n’a pas aimé non plus, peut-être a-t-il voulu trop aimé et être trop aimé. On ne guérit pas de cette maladie, celle de ceux qui dans des corps d’hommes ont des cœurs d’enfants.
    Mais ça doit faire un moment que tu l’as vu et le souvenir de ce film n’est peut-être plus aussi vivace dans ton esprit.

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    • Strum dit :

      « On ne guérit pas de cette maladie, celle de ceux qui dans des corps d’hommes ont des cœurs d’enfants. » C’est joliment dit. Je ne sais pas cela dit, si c’est la maladie dont souffre Alain dans mes souvenirs. C’est une espèce de langueur, d’apathie, d’éloignement des choses. La question que tu poses, je crois, c’est qu’est-ce qui a provoqué cette apathie au départ, quelle disposition de corps et d’esprit. Je ne sais pas à vrai dire. J’ai vu le film il y a un moment, bien avant la date de publication du texte sur le blog.

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      • J. R. dit :

        Juste, pour conclure, une explication de Louis Malle. Selon lui : « A la fin du Feu follet, le personnage se tue. Mais moi, j’ai été très frappé par le roman de Drieu La Rochelle et l’ai suivi naturellement et c’était le récit d’un suicide. Mais ce qui m’a intéressé ce n’était pas tellement ça. C’est quelqu’un qui faisait le bilan de sa jeunesse et qui savait très bien que, finalement dans une vie d’homme, ce qui est important, ce qui est grave et ce qui est beau, c’est la jeunesse. Et que, pour le reste, on va vers sa fin. Apres la jeunesse, on va se dégrader, s’abimer et de devenir une chose d’un peu dégoûtant. Ce qui est important, ce n’est pas tant que l’on se mette une balle dans la tête ou le cœur. Ce qui est important, c’est cet accès de lucidité que quelque chose est passé qui ne se passera plus, qui est le phénomène flamboyant de la jeunesse. Et qu’il ne faut pas essayer de la perpétuer ou de croire que ce qui est important est ce qui arrive aux adultes après, parce que, à mon avis, ce n’est pas vrai ».

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        • Strum dit :

          Merci pour cette citation qui éclaire le sens premier du film (et est en accord avec Drieu) bien que les images, de mémoire, ne le vehiculent pas de manière si claire puisqu’on se situe déjà dans l’après-jeunesse. Sur le fond d’ailleurs, je suis assez en désaccord avec cette conception de la vie durant laquelle il faut à mon avis, au contraire, desapprendre les préjugés de notre naïve jeunesse.

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          • J. R. dit :

            Je te suis et préfère également l’âge adulte. Je crois que Malle veut davantage dénoncer « l’embourgeoisement » mediocre des siens, à côté de qui Alain est un pur, plus qu’un puéril. Même s’il pourrait y avoir de ça. Mais Alain lorsqu’il dort a le visage plein et innocent. Un beau film… le livre ne m’avait pas non plus bouleversé lorsque je l’avais lu… Il y a plus de vingt ans déjà.

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