Ave, César ! des frères Coen : Hollywood mis en abyme

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Depuis Ladykillers en 2004 (leur plus mauvais film), les frères Coen nous ont offert l’une des plus belles série de films de ces dernières années (à l’exception peut-être de True Grit, succès commercial, mais semi-déception artistique malgré des moments splendides ; j’y reviendrai). No Country for Old Men, Burn After Reading,  A Serious Man, Inside Llewyn Davis furent de remarquables réussites. Ave, César ! marque le coup d’arrêt de cette période faste. C’est un film assez incertain dans son ton et qui parait parfois manquer d’une vision d’ensemble, bien que l’on y trouve quelques scènes très drôles. Ave, César ! décrit les efforts d’Eddie Mannix (Josh Brolin), directeur de producteur et fixeur d’un studio de l’âge d’or d’Hollywood (Capital Pictures, en réalité la major MGM ou Universal), pour régler les problèmes qui s’accumulent au sein du studio, les débuts difficiles dans le mélodrame sirkien d’un acteur de western, la vie privée tumultueuse d’une naïade qu’il convient de cacher au public (Scarlett Johanssen paradant en Esther Williams), et pour couronner le tout, l’enlèvement par un groupe de scénaristes communistes d’une star du studio, Baird Whitlock (Georges Clooney).

Le film commence comme une satire d’Hollywood, avec une voix off emphatique qui souligne le déroulement de l’action et l’esprit de sacrifice de Mannix. Les Coen ont semé dans leur récit plusieurs références au vieil hollywood mais aussi à celui d’aujourd’hui et l’on s’amuse à les repérer en se prêtant à ce jeu de mise en abyme (Quo Vadis de Mervyn LeRoy ridiculisé, Whitlock que l’on fait chanter avec une rumeur qu’a eu à subir Clooney lui-même, Tatum Channing, ancien gogo dancer, en Gene Kelly du pauvre, le groupe communiste infiltré et la croyance naïve qu’un film de studio pourrait contenir un message subversif, crainte des studios des années 1950 en raison du maccarthysme qu’ils ont aujourd’hui renversée en argument de marketing). On rit également beaucoup lors de la scène où Mannix convie un catholique, un rabbin, un protestant et un orthodoxe pour disserter de la fidélité de sa dernière production (Ave, César !) aux écritures – et la scène de leçon de prononciation entre Ralph Fiennes et Alden Ehrenreich n’est pas en reste. Malheureusement, faute d’un scénario solide, le film ne fonctionne que par à-coups, que par séquences. Ave, César ! se moque de films (Quo Vadis par exemple) qui lui sont souvent supérieurs. Ainsi, les extraits des films du studio, intercalés dans la narration principale, sont d’une qualité inégale. S’il est manifeste que les Coen exercent leur esprit satirique aux dépens des westerns de série B et des peplum, le statut des séquences de ballet aquatique et de comédie musicale qu’ils filment est moins clair. Elles relèvent davantage de l’hommage à Hollywood que de l’esprit de satire, et sont loin de témoigner du charme et du savoir-faire des gloires passées d’Hollywood (la séquence avec Channing Tatum est longue et fait regretter la virtuosité de Minnelli et le charme athlétique de Gene Kelly, d’autant que le travail de Roger Deakins à la photographie est moins convaincant que d’habitude). D’un intérêt limité sur le plan narratif, elles contribuent à donner au film ce ton incertain que j’évoquais, à créer l’impression que les frères Coen ont cherché à courir deux lièvres à la fois, celui de la satire et celui de l’hommage, et qu’ils finissent par n’en attraper aucun. Le film est victime de cette hésitation et tombe dans un entre-deux. Mannix lui-même est partagé entre sa connaissance de l’envers du décor (tout est faux et fabriqué) et son propre sentiment d’être investi d’une mission.

En somme, dès qu’Ave, César ! devient un pur exercice de reconstitution, il perd de son âme et de sa drôlerie. A contrario, dès que le film entre dans l’univers absurde et satirique des frères Coen, ils retrouvent leur verve et leur esprit, et Ave, César ! redevient drôle. Déjà, les séquences les plus remarquables de True Grit n’étaient pas celles décevantes où les Coen faisaient allégeances aux codes du western classique, mais les plus étranges, celles où les lois de leur univers absurde et poétique s’imposaient à l’univers du western. Ces exemples illustrent une règle fondamentale : un grand cinéaste n’est jamais plus à l’aise que dans le territoire cinématographique que son génie a inventé. Quand il s’en éloigne, il est comme l’Albatros de Baudelaire et ses ailes l’empêchent de marcher. Il suffit de comparer Ave, César ! au superbe Barton Fink des mêmes Coen pour s’en convaincre. Il s’agissait déjà d’un film se passant à Hollywood. Mais c’était un Hollywood imaginaire, abordé de biais, un Hollywood de dédales kafkaïens, d’hôtels louches et d’écrivains perdus, d’inquiétants psychopathes et de patrons furieux. Tout le film se déroulait dans l’univers des Coen, jamais il n’échappait à leur emprise, à leur maitrise. Tel n’est pas le cas d’Ave, César !, qui est trop inégal pour être autre chose qu’un film mineur.

Ce film léger et sans grandes ambitions artistiques sans doute (après l’échec commercial d’Inside Llewyn Davis, les Coen devaient un succès au studio – qui n’est d’ailleurs pas au rendez-vous) contient néanmoins quelques séquences hilarantes valant le détour : la scène déjà citée de discussion théologique, celle où Whitlock explique à Mannix que le studio n’est qu’une fonction du capitalisme et que tout est expliqué dans un livre appelé « The Kapital » avec un K… ou encore celle où le même Whitlock (encore un rôle de crétin pour Clooney chez les Coen, il faut dire qu’il les joue à merveille) se lance dans un long monologue devant la croix du Christ et oublie le dernier mot de son texte, qui n’est autre que « la foi », une blague typique des frères Coen. La « foi », c’est peut-être ce qui manque un peu à ce film.

Strum

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12 commentaires pour Ave, César ! des frères Coen : Hollywood mis en abyme

  1. princecranoir dit :

    Manque de foi, manque de constance, manque d’idée j’ai même l’impression, ce qui est assez étonnant pour un film en gestation depuis près d’une dizaine d’années. Quid du syndrome cruel du loser ? quid de la théorie du chaos, de la spirale infernale dans laquelle étaient aspirés les personnages de leurs meilleurs films ? Ils sont ici ballotés, c’est vrai au gré d’un scénario qui ne sait vraiment où donner de la tête (faut-il suivre cette valise de billet ? ou s’intéresser aux frasques sexuelles de la sirène Johansson ?) Bref, tout ça manque d’épaisseur (quand on inclut de si longues séquences de reconstitution dans son film, si admirables soient-elles, c’est qu’on a visiblement pas grand chose à dire) et il faut vraiment la loufoquerie géniale et le talent de filmeurs des frangins pour faire passer la pilule.
    Pas d’accord en revanche sur « True grit » qui demeure pour moi l’adaptation la plus réussie du très beau roman de Portis (bien au-dessus de la pataude traduction du père Hathaway), un film à mon sens très coenien et je pense bien moins anecdotique que leur « burn after reading », au demeurant sympathique, … un peu comme celui-ci.

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    • Strum dit :

      Hello princécranoir, on est bien d’accord sur ce Ave, Cesar. Moins sur Burn After Reading que j’aime bien et qui me parait beaucoup plus cohérent et maitrisé qu’Ave Cesar (je l’ai chroniqué ici d’ailleurs si tu veux jeter un oeil). Quant à True Grit, j’aime beaucoup le film d’Hathaway avec un Wayne remarquable ; c’est un très bon western. Du coup, ce que j’aime dans le remake des Coen (parce que j’aime ce film, même si je parle de semi-échec – il faudrait que je développe cela dans une note à part entière), ce ne sont pas les scènes où ils se placent dans les pas d’Hathaway, ce sont celles, absolument splendides, où ils font du film, surtout à la fin, une sorte de conte étrange, où ils attirent le film dans leur monde à eux.

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  2. Strum dit :

    Je rajoute que s’agissant des reconstitutions des scènes du Hollywood classique dans Ave Cesar, je les ai personnellement trouvées très décevantes.

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    • princecranoir dit :

      La parade des sirènes façon Busby Berkley était un peu noyée dans la redite. Par contre, le numéro de claquettes de Tatum était tout de même pas mal je trouve.
      J’irai volontiers lire ton avis sur ce microfilm de « Burn after reading » 😉 (et, si ça te dit, tu retrouveras la piste du marshall Cogburn en cliquant sur mon nom)

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  3. Strum dit :

    Hello, j’ai retrouvé chez toi ton texte sur le film d’Hathaway où tu n’es pas si sévère d’ailleurs (en passant : Mia Farrow dans le rôle de Mattie ? On y a échappé belle), mais je n’ai pas trouvé de texte sur le remake des Coen.

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    • princecranoir dit :

      Mais je reconnais au « true grit » d’Hathaway l’âge de ses artères, ce qui fait une bonne partie de son charme les années aidant (on a dû le trouver bien ringard tout de même à l’époque du « soldat bleu »). Pas le meilleur Wayne (« Liberty Valence » offre quand même une autre approche du héros vieillissant), pas le meilleur Hathaway (« le jardin du diable », « l’attaque de la Malle Poste », peut-être même « Nevada Smith » me semble au-dessus, sans compter tous ceux que je n’ai pas vus).
      Pour mettre la main sur « a man with True Grit » façon Coen, ne cherche plus, voici la piste à suivre : http://princecranoir.mabulle.com/index.php/2011/02/24/201083-la-snquence-de-l-expectateur-n52

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      • Strum dit :

        Merci princecranoir, j’irai te lire. J’aime le True Grit d’Hathaway et peu m’importe l’âge de ses artères (même si cela fait peut-être partie de ses charmes comme tu dis). En revanche, il ne s’agit pas, bien sûr, d’un des meilleurs films d’Hathaway, qui est un sacré réalisateur. Mes Hathaway préférés sont probablement Peter Ibbetson, Les trois lanciers du Bengale et Le Carrefour de la mort.

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        • princecranoir dit :

          Formidable « le carrefour de la mort » ! Je n’ai pas encore pris le temps de voir « Peter Ibbetson » (toujours dans son cellophane). J’aime aussi beaucoup « la maison de la 92ème rue » et son atmosphère de complot.

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  4. 2flicsamiami dit :

    Pas grand chose à dire puisque, faute à mon char en rade, je n’ai pu me faire une petite toile. Mais tout le monde s’accorde à dire que le dernier Coen est mineur.

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    • Strum dit :

      Bonsoir 2flics, oui effectivement, un film mineur et décevant, même si un film des frères Coen reste un film des frères Coen (Ladykillers excepté…) et que cela reste donc à voir si tu es un amateur de leur cinéma, ne fut-ce que pour quelques scènes vraiment drôles.

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