Un jour avec, un jour sans : le Right Now, Wrong Then de Hong Sang-soo

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Cela doit faire le cinquième film du cinéaste sud-coréen Hong Sang-soo que je vois et je commence à tous les confondre, en particulier les derniers. Il ne faut pas interpréter cet incipit comme une critique. Le cinéma de Hong Sang-soo est un cinéma du recommencement, de la deuxième chance, qui donne à ses personnages la possibilité de recommencer une première recontre amoureuse qui se serait mal passée. C’est un fantasme universel au sens où chacun dans sa tête a déjà rejoué une scène de son passé en se comportant autrement en pensées et en imaginant une suite possible à une rencontre avortée. Ces différentes possibilités d’un passé qui ne s’est pas réalisé vivent avec nous et finissent par se confondre.

Un Jour avec, un jour sans (encore une traduction française hasardeuse du titre international Right Now, Wrong Then) (2016) raconte deux fois la même rencontre, en deux films qui se suivent, celle ayant lieu entre un cinéaste (Cheon-soo) venu présenter son dernier film dans une ville qu’il ne connait pas et une jeune et jolie peintre (Hee-jeong). La première rencontre se passe mal, ou plutôt elle finit mal. Elle est filmée avec des prises de vue et un usage initial de la voix off qui épousent le point de vue de l’homme. Tous les actes de ce dernier sont tendus vers l’objectif de séduire la jeune peintre, en la flattant au point de mentir sans vergogne sur ce qu’il pense vraiment du tableau qu’elle peint, en faisant mine d’acquiescer à chacun de ses dires, en buvant ses paroles, en dissimulant le fait qu’il est marié et père de deux enfants. Si bien que l’on peut résumer le suspense sentimental de cette première partie de manière triviale : va-t-il réussir à coucher avec elle ? Son petit jeu de séducteur dissimulateur est finalement éventé et il n’y parvient pas.

Quand débute la deuxième partie, on est conduit à penser que, cette fois, le réalisateur séduira la jeune peintre et l’on attend de voir quels moyens le lui permettront. C’est à partir de variations ludiques similaires (non pas le Smoking / Not Smoking de Resnais, mais une sorte de Kissing / Not Kissing) qu’était bâti un autre film de Song Sang-soo, In Another country (2012). C’est aussi ce même suspense sentimental qui faisait le charme d’une partie d’Un jour sans fin d’Harold Ramis (inspiration manifeste du traducteur du titre)  où Bill Murray, revivant toujours la même journée, mettait à profit cette immortalité d’un jour pour essayer de conquérir Andie MacDowell par divers artifices. Mais Hong Sang-soo, de manière très habile, déjoue nos attentes. Ce n’est pas un Kissing or Not Kissing que nous voyons, c’est finalement autre chose. Premier indice : il ne filme pas sa deuxième partie avec des placements de caméra identiques (c’était le cas d’Un jour sans fin), mais en décalant, dans chaque scène, le placement et l’axe de sa caméra de manière à épouser cette fois le point de vue de la jeune fille. Nous sommes maintenant de son côté, et le suspense devient, croit-on : va-t-elle résister à ce séducteur de pacotille au rire idiot ? Mais cette deuxième attente est déjouée à son tour. Car ce ne sont pas seulement les prises de vue qui sont différentes dans cette deuxième partie, c’est aussi le ton employé par les personnages, qui est plus grave. En outre, le personnage du réalisateur est plus honnête et moins dissimulateur (ce n’est pas un hasard sans doute s’il se met littéralement à nu dans une scène), prêt à dire ce qu’il pense vraiment du tableau de la jeune femme quitte à heurter ses sentiments, plus sympathique en somme, étant entendu qu’on le voit cette fois au travers des yeux de la jeune femme et qu’il est probable (mais non certain) que son objectif, où entrent cette fois d’autres considérations, soit en réalité toujours le même : coucher avec elle.

Pourtant, on se laisse convaincre que quelque chose a changé et qu’il se crée entre ces deux-là un lien moins factice et plus fort que dans la première partie, et que la question de savoir s’ils coucheront ensemble n’est finalement pas l’aune à laquelle il convient de juger du caractère réussi de cette rencontre. D’ailleurs, les personnages couchent de moins en moins ensemble dans les films de Hong Sang-soo et Un jour avec, un jour sans peut se voir comme un reflet de cette évolution générale de sa filmographie (en revanche, l’alcool continue de couler à flot et d’exacerber les comportements et les sentiments au cours de scènes de beuverie où rires et pleurs se mêlent). On prend beaucoup de plaisir à regarder cette deuxième partie, le plaisir de voir un réalisateur mettre en oeuvre des petits changements dans les prises de vue, lesquels à leur tour produisent des petits changements dans les dialogues lors de longs plans séquences filmés le plus souvent en plan fixe, et le plaisir d’observer ces deux personnages créer un lien plus fort et plus beau que dans la première partie. Une belle réussite. On quitte le cinéma content.

Strum

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9 commentaires pour Un jour avec, un jour sans : le Right Now, Wrong Then de Hong Sang-soo

  1. K. dit :

    Hong Sang-soo est un réalisateur merveilleux malgré qu’on ait l’impression, un peu comme Rohmer et Ozu dont il s’inspire beaucoup (je pense par exemple, pour ce dernier, sur la récurrence des scènes de beuverie qui mettent à nu les personnages, comme la scène bouleversante dans Voyage à Tokyo où le grand-père se confie amèrement sur ses enfants), de revoir un peu le même film chaque fois. Comme toi ce n’est pas du tout une critique je lui fais et je suis surpris de sortir à chacun de ses films heureux d’avoir assisté à un film délicat et sensible sur les infinies variations des relations amoureuses.
    C’est le premier Hong Sang-soo que je voyais au cinéma et je vais probablement revoir ce film dans la semaine avant qu’il ne quitte l’affiche dans mon cinéma.

  2. Strum dit :

    Bonsoir K. (celui du Procès ou du Château ?) et merci pour ton commentaire. Les films de Hong Sang-soo ont un charme certain ; bien qu’on le compare souvent à Rohmer, ses films me paraissent cependant plus légers et ludiques que ceux de Rohmer (les films de Rohmer sont des films de moralistes et sont donc plus démonstratifs, avec un suspense amoureux plus contrôlé).

    • K. dit :

      Plus celui du Procès 😉
      C’est moi qui tiens le blog lintendanttanner (si tu ne m’as pas reconnu, mon profil ne s’affichant pas à ce que je vois sur les blogs wordpress).
      Les films de Hong Sang-soo sont il est vrai très ludiques et légers en général mais je ne peux m’empêcher d’y voir également une certaine gravité cachée derrière leur aspect en apparence innocent. Ses personnages dissimulent souvent des blessures et des souffrances, qui se révèlent notamment lors des scènes de buverie ou au détour d’une phrase, d’un mot. Il y a nombre de scènes dans ses films où on passe d’un rire conventionnel à un silence embarrassé lorsque l’être intérieur des personnages se révèle soudainement.
      Bravo en tous cas pour ton blog, j’y ai trouvé des critiques très intéressantes, notamment celles des films de Kurosawa (tu m’as donné envie de revoir, une énième fois, les Sept Samouraïs, qui est l’un de mes films préférés).

      • Strum dit :

        Bonjour K. et merci ! L’Intendant Tanner, cela vient du livre de Robert Walser (que je n’ai pas lu) ? A mon tour de te complimenter pour ton blog, autant pour tes textes que pour le choix des écrivains mis en avant. Ravi de t’avoir donné envie de revoir Les Sept Samouraïs, c’est un film qui n’en finit pas de dévoiler ses richesses à chaque vision.

  3. K. dit :

    Oui, en effet, cela vient du livre de Robert Walser, que je te recommande si tu ne l’as pas lu. Et l’intendant fait référence au film L’Intendant Sansho, un film de Mizoguchi et qui est l’un de mes films favoris. La juxtaposition est certes un peu étrange mais j’avais du mal à me décider pour le titre de mon blog et j’ai donc choisi de le nommer suivant les titres mélangés d’un livre et d’un film qui m’avait marqué au moment de sa création.

  4. Ping : Mademoiselle de Park Chan-wook : la vie comme vengeance éternellement recommencée | Newstrum – Notes sur le cinéma

  5. Ping : Films préférés et bilan de l’année 2016 | Newstrum – Notes sur le cinéma

  6. Ping : Yourself and yours de Hong Sang-soo : candeur du recommencement | Newstrum – Notes sur le cinéma

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