Ce Sentiment de l’été de Mikhaël Hers : les lumières de l’été

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Qu’est-ce qui manque au cinéma français d’aujourd’hui ? Posons l’hypothèse que parmi les causes de son déclin figure le traitement qu’il réserve à ses personnages. Le cinéma français est envahi de comédies médiocres où règne la moquerie de tous envers tous. A l’autre bout du spectre, le cinéma social a remplacé le cinéma d’auteur et focalise son regard sur ses héros au détriment des autres personnages du film qui sont trop souvent caricaturés.

C’est pourquoi Ce Sentiment de l’été (2016) de Mikhaël Hers est un film si rafraichissant : Hers y filme tous ses personnages avec le même regard doux, sans ostracisme, sans jugement, ni condamnation. Le récit s’ouvre sur un deuil, qui n’est qu’un point de départ : Sacha, une française qui vit à Berlin avec Lawrence, meurt soudain au terme d’un prologue muet où nous ne voyons qu’elle. Le film suit ensuite pour l’essentiel deux personnages, Lawrence (Andersen Danielsen Lie), et Zoé (Judith Chemla), la soeur de Sacha, qui doivent faire face à cette absence. Lawrence extériorise sa tristesse (on l’aperçoit sur son visage mélancolique) tandis que Sacha la vit de manière plus intérieure (on la devine derrière son visage frémissant).

Le film se compose de trois parties, qui se passent respectivement à Berlin, Paris (avec une parenthèse à Annecy) et New York, et qui sont à chaque fois séparées d’une année. Ce n’est pas un film sur le deuil ; le « travail du deuil » s’y fait durant ces intervalles temporels qui séparent les trois étés et que nous ne voyons pas. C’est un film de dîners, de soirées et de déambulations, fait des petits plaisirs de la vie, de ces rires et de ces discussions entre amis où l’on ne s’entretient de rien, mais où ce rien est la trame même de la vie. Hers capture l’atmosphère de l’été, saison du jeu et de la détente, mais aussi saison des souvenirs, souvenirs de l’enfance souvent, ici souvenir de Sacha. Il essaie de rendre compte avec sa caméra de quelque chose d’évanescent, difficile à décrire (d’ailleurs les mots des dialogues sont simples et le film donne à première vue l’impression, fausse, d’être peu écrit), le lien secret qui unit Lawrence et Zoé, qui fait qu’ils se regardent parfois. Ce n’est pas le lien d’amour des amants (même si l’on sent à un moment donné qu’il pourrait se créer), c’est le lien du souvenir. En chacun d’eux continue à vivre Sacha et l’autre le voit. On entend beaucoup parler les personnages de tout et de rien (là où n’entendait pas parler Sacha lors du prologue muet) car elle parle à travers eux ; ils emportent d’elle des souvenirs et des images qui resteront avec eux mais ne les empêcheront pas de continuer à vivre et s’amuser. Hers filme ses personnages avec des durées de plan suffisantes pour qu’on les entende et qu’on les voit bien, y compris les personnages secondaires auxquels on s’attache rapidement, et un découpage égal. Il ne filme pas ce qui pourrait nous donner trop à juger (ainsi on ne sait pas qui de Sacha ou de son mari décide de quitter l’autre). J’ai été conquis par cette tendresse du regard du réalisateur sur ses personnages.

Sur un plan technique, Hers filme sur pellicule, en 16mn, ce qui donne une image assez granuleuse, sensible par conséquent à la lumière naturelle. Choix économique sans doute, mais aussi choix esthétique, car en réduisant l’usage des projecteurs, Hers et son chef opérateur sont à même de capter la lumière de chaque ville en été, plus précisément que ne l’aurait fait, sans doute, l’artificieux numérique pour un même budget. Chaque ville est filmée avec attention, reçoit ainsi une identité visuelle, une lumière qui lui est propre ; c’est au travers du filtre de cette lumière que nous parviennent les sentiments de Lawrence et de Zoé. A Berlin, le jour, la lumière est parfois un peu crue et d’un seul tenant ; c’est le moment le plus difficile à passer pour un Lawrence hébété. A Paris, c’est souvent la lumière de la nuit que l’on voit, car Hers y multiplie les scènes de nuit ; la nouvelle vie de Lawrence est en gestation, il sourit mais dit aussi qu’il n’y arrive pas, il se demande s’il va nouer une relation avec Zoé qui lui rappelle Sacha, mais en réalité il a déjà décidé de quitter Berlin et prend un élan hésitant tandis que Zoé commence à faire du surplace. A New York, le jour, c’est la lumière chaude d’un été joyeux ; Lawrence est avec ses amis, il sort le soir avec eux, et prend le meilleur sur sa nature mélancolique pour revivre une histoire d’amour ; sa vie un moment arrêtée a repris son cours, il travaille à ses traductions et à son livre tandis que c’est la vie de Zoé, qui paraissait pourtant si solide au départ, qui s’est arrêtée (elle attendait peut-être Lawrence). Mais elle s’apprête à son tour à reprendre son élan.

Les trois segments sont marqués par l’utilisation récurrente des mêmes cadrages pour filmer les lieux (comme on utilise des mots récurrents en littérature), qui nous les rendent familiers, notamment les appartements dont l’agencement devient vite clair. Le motif de la marche appartient de même aux trois segments. C’est un film où les personnages marchent beaucoup, de jour comme de nuit. La marche, qui peut se transformer en course, qui vous emmène de l’avant, c’est la vie : c’est en marchant que viennent les meilleures idées, que sont ravivés les souvenirs et les images, et qui sait où les pieds des personnages peuvent les emmener, une fois la ballade commencée. Une guitare acoustique aux arpèges mélancoliques berce ces déambulations.

Il y a de mauvaises comédies dont on sort déprimé. Ici, malgré ce sujet a priori un peu sinistre, on quitte le cinéma heureux, prêt à marcher dans la rue d’un pas vif. Car au cinéma, le synopsis ne signifie pas grand-chose et ne nous renseigne guère sur le ton du film. Tout dépend du regard du réalisateur sur ses personnages, qui est ici doux. C’est ce regard qui fait toujours la différence.

Strum

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5 commentaires pour Ce Sentiment de l’été de Mikhaël Hers : les lumières de l’été

  1. Vincent dit :

    Très joli texte. je n’ai pas encore vu ce film, mais j’ai vu et aimé tous les films de Hers. J’ai hâte de découvrir cette lumière d’été mais le film a du mal à sortir dans ma région.

    • Strum dit :

      Bonjour Vincent et merci. 🙂 C’est mon premier Hers pour ma part. Des films comme Ce sentiment de l’été sont de moins en moins bien distribués. Il n’est sorti que dans une quarantaine de salles en France, je crois. C’est bien peu. J’espère que tu auras l’occasion de le voir.

  2. ornelune dit :

    Peut-être aurais-je été emballé comme toi si je n’avais pas vu son premier film. Comme j’ai dit ailleurs, il me semble que ce film se fait aussi en réaction à Memory lane et que les choix qui en ont découlé ne sont pas forcément les meilleurs (la dispersion perçue). Maintenant, le film garde des qualités et ses références en font également un film attachant. Et puis s’il faut le replacer dans le contexte des productions françaises (médiocres pour beaucoup) comme tu le fais en introduction, c’est sûr qu’il gagne en valeur.

    • Strum dit :

      Je n’ai pas perçu de sentiment de dispersion (plutôt celui d’une évolution du personnage principal, les nombreuses scènes de marche y participant), mais il est vrai que je n’ai pas vu Memory Lane.

  3. Ping : Films préférés et bilan de l’année 2016 | Newstrum – Notes sur le cinéma

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