Orphée de Jean Cocteau : portrait du poète en narcisse

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Selon la mythologie grecque, Orphée descendit aux enfers pour aller chercher sa femme Eurydice, dont la mort le désespérait. Hadès, ému par la lyre du poète, lui permit de ramener Eurydice à la surface de la Terre, à condition de ne jamais se retourner pour la regarder sur le chemin du retour. Mais Orphée se retourna et la perdit alors à jamais.

C’est l’un des grands mythes de l’amour qu’adapte Jean Cocteau dans Orphée (1950) et c’est une adaptation singulière et originale, qui prend plusieurs libertés avec le mythe. Orphée joué par Jean Marais, est un poète aux manières affectées et épris avant tout de lui-même. Ses fréquents emportements de colère vis-à-vis d’Eurydice, et quelques commentaires qu’on peut trouver misogynes (« Ah, les femmes ! »), font douter qu’il l’aime vraiment. La belle idée du mythe selon laquelle Orphée ne peut regarder Eurydice sans la perdre est d’ailleurs tournée en ridicule par Cocteau qui en fait la base d’une scène de vaudeville où Eurydice est contrainte de se cacher sous une table du salon pour éviter d’être vue.

Ce que Cocteau retient du mythe, ce n’est donc pas l’amour d’un couple, c’est autre chose, c’est cette idée d’un poète qui descend aux enfers. Cocteau trace le portrait du poète en narcisse. Orphée s’aime et l’on peut observer chez lui de nombreux miroirs où sans doute il se mire en ses heures de rêveries. « Les miroirs sont les portes par lesquelles entre la mort. Regardez-vous toute votre vie dans un miroir et vous verrez la mort travailler sur vous  » dit Cocteau. Se regarder dans un miroir, s’aimer soi-même, c’est donc aimer la mort, sa propre mort, de même que regarder des films, c’est voir la mort au travail. Orphée, vu par Cocteau, est l’histoire d’un poète qui s’aime tellement qu’il descend aux enfers pour aimer sa propre mort. Et c’est pour cela que Cocteau substitue à la figure traditionnelle de la mort une princesse des ombres (Maria Casarès) dont Orphée tombe amoureux, et qui tombe amoureuse de lui. Contrairement à l’Orphée du mythe, l’Orphée de Cocteau rend visite au monde de la mort pas moins de trois fois (lorsque Maria Casarès l’emmène dans la « zone » au début du film, lorsqu’il part chercher Eurydice, et enfin lorsqu’il meurt lui-même). A chaque fois, il en revient, comme si le poète était pour Cocteau un passeur entre le monde des vivants et celui des morts, qui traverse les miroirs et pénètre les arcanes du monde. C’est parce qu’il devient immortel qu’il a ce pouvoir, et c’est parce qu’il est poète que la mort le rend immortel. Hiératique et terrible en princesse de la nuit, Maria Casarès parvient à rendre la mort émouvante. François Perrier est quant à lui parfait en Heurtebise amoureux d’Eurydice, arrivant d’un simple soulèvement de sourcil à exprimer le trouble de son personnage.

Le monde d’après la mort fascine Cocteau. Il tourne Orphée en 1950 en transposant le mythe à son époque. Le souvenir de la deuxième guerre mondiale et de Vichy est chez lui encore vif. Son comportement durant cette période ne fut pas exempt de reproches et suscita quelques interrogations et critiques – ils sont décidément légions ces artistes français qui acceptèrent les compromissions de l’occupation. Dans Orphée, Cocteau représente le monde d’après la mort comme un régime totalitaire où errent quelques âmes en peine dans des rues désertes et battues par un vent qui les cloue sur place. Ce monde plongé dans une obscurité silencieuse est parfois filmé avec l’usage de transparences, d’autre fois en négatif,comme si la mort était le négatif de la vie. Les aides de la mort ressemblent à des motards de brigade fasciste, et comme pendant la guerre, des figures anonymes interrogent des prisonniers et leurs font signer des déclarations sans qu’ils puissent les relire. On y trouve aussi un territoire qui est l’au-delà de la mort : c’était une des leçons de la guerre qu’il existe des lieux et des épreuves pires que la mort.

Si Cocteau se révèle fasciné par le monde de la mort, il ne montre a contrario guère d’estime pour le monde des vivants et guère d’entrain pour la filmer : les journalistes et les badauds y épient le poète et chacun parle de façon un peu théatrale afin de se donner de l’importance. Les bacchantes du mythe prennent les traits hystériques de fans d’un autre poète à la mode qui haïssent Orphée. On devine une charge de Cocteau contre la jeunesse du milieu littéraire de 1950. Les scènes dans le monde des vivants sont les plus faibles du film, qui concentre toute sa grâce dans les étonnantes images du monde des morts (belle photographie du chef opérateur Nicolas Hayer, que l’on retrouve aussi bien chez Abel Gance que chez Melville) et dans ces merveilleux moments où des silhouettes d’hommes et de femmes passent au travers des miroirs comme des noyés descendant dans les profondeurs d’un lac. Si ces images n’atteignent pas le sublime de La  Belle et La Bête (1946) ni n’en répliquent l’émotion, la poésie morbide qui s’en dégage témoigne du talent graphique si particulier de Cocteau. On reconnait d’ailleurs dans Orphée plusieurs effets qu’il utilisa maintes fois dans sa filmographie, notamment ces scènes tournées à l’envers et ces doublures dans de faux miroirs, qui conservent tout leur charme. C’est le film d’un misanthrophe qui s’est beaucoup regardé dans les miroirs, un film inégal mais beau et étrange, où les images rappelant la guerre sont plus poétiques que le présent.

Strum

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3 commentaires pour Orphée de Jean Cocteau : portrait du poète en narcisse

  1. Mandy dit :

    Félicitations pour ce post 🙂

  2. modrone dit :

    Cocteau, fameux touche à tout, m’émeut davantage dans La Belle et la Bête.

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