Qui marche sur la queue du tigre d’Akira Kurosawa : à mi-chemin du cinéma et du théâtre Kabuki

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Qui marche sur la queue du tigre (1945) est, après Je ne regrette rien de ma jeunesse, le deuxième inédit de la rétrospective Kurosawa en cours. C’est le dernier film réalisé par Kurosawa pendant la deuxième guerre mondiale. Il s’agit d’une adaptation d’une pièce de théâtre Kabuki et de cette origine le film tire sa nature particulière, à mi-chemin du film d’aventure, du conte moral et de la représentation théâtrale d’un épisode historique (d’ailleurs, le film contient des chansons faisant progresser la narration).

L’histoire est d’un seul tenant : au XIIe siècle, le  seigneur Yoshitsune, trahi par son frère Shogun et menacé de mort, doit franchir une frontière gardée, avec l’aide de six fidèles samouraïs, dont Benkei, un ancien yamabushi (moine-soldat) qui lui est entièrement dévoué. Ils imaginent le subterfuge suivant : Yoshitsune sera déguisé en porteur, les autres en yamabushi. Le film est très court (1 heure), se déroule le temps d’une journée, et est filmé dans peu de décors. On est proche de la règle des trois unités du théâtre classique (de temps, de lieu et d’action). Le récit se divise d’ailleurs en cinq scènes, qui sont comme autant d’actes d’une pièce de théâtre, et culmine lors de la scène du passage de la frontière, où Benkei feint de lire une proclamation en tenant un parchemin vide pour convaincre le gardien de la porte qu’ils sont bien des moines bouddhistes. La manière dont Kurosawa monte cette scène est proprement stupéfiante : il assemble une série de plans très courts, montrant tour à tour les visages des personnages, les mains sur les épées, le parchemin vide, un sbire marchant à pas de loup et prêt à découvrir le pot au roses, etc., au son de la voix de stentor de Benkei, parvenant à créer de la vitesse et un suspense cinématographique à partir d’une scène théâtrale et statique (tout le monde est assis et immobile ou presque).

Mais ce n’est pas seulement pour son montage « à la Kurosawa » que Qui marche sur la queue du tigre est un film à voir, c’est aussi pour ce qu’il nous raconte. Kurosawa introduit dans son récit un élément picaresque et comique, absent de la pièce d’origine, un porteur paysan étranger à la caste des samouraïs, qui grimace constamment et dont le personnage ouvre et ferme le récit, comme s’il servait de relais entre nous et le monde codé et formaliste des samouraïs. Cette intrusion du picaresque dans le drame historique est typique de Kurosawa, et de sa volonté de mélanger les genres et les classes sociales dans ses films, et elle va devenir une des caractéristiques de sa manière, aussi bien dans un film-monde comme Les Sept Samouraïs (avec le personnage de Kikuchiyo, qui fait office de lien entre les samouraïs et les paysans) que dans un pur film d’aventures comme La Forteresse Cachée (avec les deux paysans qui inspirèrent R2D2 et C3PO dans Star Wars). Qui marche sur la queue du tigre a d’ailleurs des allures de brouillon de la Forteresse Cachée. Le porteur paysan (que Kurosawa lui-même compare à Sancho Panza) se révèle être d’une aide précieuse pour les samouraïs durant le film, au grand mécontentement de la censure japonaise qui détestait ce personnage remettant en cause la stricte hiérarchie sociale japonaise. Dans Comme une autobiographie, Kurosawa raconte avec beaucoup de verve comment la censure japonais s’arrangea pour bloquer la sortie du film au Japon en omettant volontairement d’envoyer un rapport aux autorités d’occupation américaines. La censure accusait Kurosawa d’avoir parodié une pièce du répertoire Kabuki, de l’avoir tourné en dérision par l’introduction du porteur paysan. Qui marche sur la queue du tigre, tourné en 1945, ne sortit au Japon qu’en 1952.

Toutefois, c’est par le personnage de Benkei que Kurosawa exprime l’essentiel de son point de vue sur cette histoire. Au début du film, alors que la petite troupe de samouraïs est suffisamment désespérée pour envisager de se donner la mort dans un sanctuaire, il réprimande sévèrement les autres en leur indiquant combien il considère qu’il n’y aurait rien d’honorable à s’infliger pareille mort. Il n’est pas interdit de voir là une prise de position de Kurosawa contre la politique des Kamikazes japonais, au moment où certains milieux militaires prônaient un sacrifice collectif (L’Honorable Mort des Cent Millions) plutôt qu’une reddition du pays. Plus tard, Benkei est celui qui sauve la petite troupe en battant son seigneur Yoshitsune déguisé en porteur quand un gardien prétend l’avoir reconnu à la frontière. Cette ruse suffit pour convaincre les soldats qu’il ne s’agit pas du vrai Yoshitsune car jamais un véritable samouraï n’aurait battu son maitre selon l’avatar du Bushido en vigueur à l’époque (le Bushido fut codifié au XVIe siècle). Ce geste quasiment impie sauve la vie de toute la troupe, et c’était donc ce qu’il fallait faire. Pour Kurosawa, sauver une vie est plus important que respecter les traditions japonaises et le Bushido. Et Benkei a beau s’enivrer dans un étonnant épilogue, comme pour se punir de son acte sacrilège, en invitant le paysan à le rejoindre dans sa beuverie (pour ajouter volontairement à son humiliation), le seigneur Yoshitsune lui-même reconnait que c’est ce qu’il fallait faire. Ce dernier se révèle alors être un vrai seigneur parmi les hommes, non par son titre, mais par sa capacité de compréhension et de pardon. Ce n’est d’ailleurs qu’à ce moment du film, que l’on voit enfin son visage. Tout finit par une danse, comme dans une pièce de Kabuki.

Un paysan plus futé que la plupart des samouraïs,  un héros qui viole les règles du code de l’honneur japonais pour sauver des vies, un homme qui se révèle seigneur par un geste et non par son titre, un film enfin qui ne sacrifie aucune vie à une époque où la vie ne valait plus rien : même face au pouvoir militaire, Kurosawa parvenait à conserver son humanisme. Tout cela fait de Qui marche sur la queue du tigre un film attachant et caractéristique de l’art de Kurosawa qui mérite d’être découvert, même s’il demeure mineur au sein de sa riche filmographie.

Strum

PS : Dans le livret DVD de l’édition Wild Side du film, Michael Lucken évacue toute la dimension artistique et humaniste du film pour n’y voir qu’une grande métaphore de la défaite du Japon, Yoshitsune y jouant soit-disant le rôle de l’empereur Hirohito. Il en tire la conclusion que le film serait « un appel au peuple à couvrir l’Empereur et à se sacrifier au besoin« … et ce alors même que tout le film tend au contraire à démontrer l’inverse, à savoir qu’aucun code de l’honneur, aucun titre seigneurial, aucune défaite, ne vaut qu’on lui sacrifie une vie. J’avais déjà des réserves sur son interprétation de Je ne regrette rien de ma jeunesse (car en relisant le livret, qui est peu clair sur la répartition des textes, je crois bien que c’est Michael Lucken et non Charles Tesson qu’il fallait incriminer), mais ici, sa conclusion, qui fait fi de toute liberté artistique pour ne voir qu’un tract politique dans un film et qu’il construit au mépris de ce que Kurosawa raconte lui-même dans Comme une autobiographie, relève à mon avis du contre-sens.

PPS : Kurosawa met ici en scène son duo d’acteurs fétiches d’avant l’ère Toshiro Mifune – Takashi Kimura (qui a un petit rôle dans le film) : Denjiro Okoshi et Susumi Fujita. Ils sont tous les deux excellents.

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2 commentaires pour Qui marche sur la queue du tigre d’Akira Kurosawa : à mi-chemin du cinéma et du théâtre Kabuki

  1. modrone dit :

    Tu deviens un vrai spécialiste de ce géant. Je suis loin de pouvoir en dire autant. Je vais me pencher sur La forteresse cachée ces jours-ci.

    • Strum dit :

      Un formidable film d’aventures, La Forteresse Cachée, cela devrait te plaire. Sinon, j’aime écrire sur Kurosawa et je compte bien dans le futur reparler de lui, mais je vais laisser la place à d’autres cinéastes pour mes prochaines chroniques, afin de varier les plaisirs.

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