Midnight Special : le cinéma de Jeff Nichols à l’épreuve de la science-fiction

MIDNIGHT SPECIAL

Le cinéma d’attente de Jeff Nichols met en scène des personnages mûs par leurs croyances et attendant que se produise ce à quoi ils croient. Dans Take Shelter, Michael Shannon, père d’une petite fille, avait des visions de fin du monde ; dans Mud, Matthew McConaughey continuait de croire adulte à un amour d’enfance, auquel d’autres enfants finissaient par croire eux-mêmes ; dans les deux cas, Nichols filmait les paysages horizontaux des Etats américains de la Bible Belt et interrogeait la frontière qui sépare la croyance de la folie. Take Shelter montrait la foi non comme porteuse d’espérance, mais comme distillant une angoisse sourde, annonciatrice d’une d’apocalypse à venir et faisant peser un couvercle sur les hommes. Mud, conte du Mississippi, montrait la croyance sous un jour plus favorable et en faisait une puissance détenue par les enfants et créatrice de bonheur. La force de ces films, c’était le hors-champ, le non-dit.

Midnight Special n’est ni un film sur la frontière entre la croyance et la folie, ni un conte, mais un film qui dévoile peu à peu ce qu’il y avait hors champ. C’est un vrai film de science-fiction, sous le double patronage revendiqué par Nichols de Rencontres du troisième type de Spielberg et Starman de Carpenter – quoiqu’il ne faille pas accorder trop d’importance à ce genre de revendication car un artiste admire souvent ses contraires. Midnight Special est aussi un film hybride, qui ne devient film de science-fiction qu’au fur et à mesure de sa narration. Le film commence dans le même monde angoissant que celui de Take Shelter, un monde rural et péri-urbain, un monde de lignes horizontales, un monde de sectes et de croyances où l’on parle de chiffres cryptiques et de Jugement dernier, où l’on retrouve ce motif de l’enfermement et de l’attente (les chambres barricadées) cher à Jeff Nichols. On prend le récit en cours de route : un père (Michael Shannon) est en fuite avec son fils, qu’il a arraché des mains d’une secte. Il est accompagné de son ami Lucas. Ils roulent dans la nuit, dans une voiture aux phares éteints – le père, tel celui du Roi des Aulnes de Goethe, prend l’enfant dans ses bras pour le protéger. L’enfant est recherché aussi bien par la secte que par les autorités américaines car il est doté d’immenses pouvoirs paranormaux. La secte en a fait un nouveau prophète mais exploite ses dons, les parents sont convaincus de ses pouvoirs mais veulent d’abord son bien. Cette première partie du film, celle du mystère de la nature réelle des pouvoirs de l’enfant, est de loin la meilleure car Nichols parvient à y déployer son cinéma d’attente et de croyances. On peut y voir une métaphore du potentiel et du mystère que recèle tout enfant et dont peut s’émerveiller ou que peut craindre tout parent. Etre parent, c’est notamment regarder son enfant revendiquer peu à peu sa liberté, s’émanciper et construire sa propre vie. S’émanciper de ses parents (et même se libérer du monde terrestre), c’est ce que va faire Alton dans le film. Le titre, Midnight Spécial, est d’ailleurs celui d’un blues country américain de 1927 parlant d’un prisonnier rêvant de liberté dans un pénitencier du sud des Etats-Unis.

Hélas, lorsque la nature véritable et extraterrestre de l’enfant est révélée, le film perd de son mystère nicholsien. L’incertitude devient certitude et le mystère se sécularise pour prendre la forme d’une course-poursuite avec une issue que l’on imagine d’avance. Le film ne repose plus alors que sur la capacité de Nichols à imaginer des péripéties et à découper ses scènes d’action de manière à suspendre notre incrédulité de spectateur. Or, à ce jeu-là, Nichols s’avère moins rigoureux dans la sélection des plans que ses ainés, et certaines situations du film paraissent peu crédibles (nos fuyards sont souvent imprudents) si bien qu’on n’y croit pas toujours (encore une histoire de croyance). Nichols est plus à son avantage lorsqu’il évoque un hors champ que lorsqu’il filme une situation plein champ. Il est notamment moins à l’aise dans les scènes d’enquête impliquant les policiers et les scientifiques – la partie la moins convaincante du film est ainsi celle consacrée au scientifique américain chargé d’étudier le cas de l’enfant, tout droit sorti de Rencontres du troisième type (il a même un nom français, comme le Claude Lacombe que jouait François Truffaut). Enfin, l’apparition finale d’un autre monde, dont on peut discuter l’utilité et la finalité (laisser ces images hors champ aurait été préférable pour que demeure une partie du mystère), ne possède ni la poésie ni le pouvoir d’évocation de la fin de Rencontres du troisième type.

Cette deuxième partie plus conventionnelle et pas toujours bien écrite n’ôte pas au film tous ses atouts. Et c’est en revenant au hors champ et à l’inconnu, en sondant les visages de Michael Shannon et de Kirsten Dunst à la fin du film, qui arborent alors un énigmatique sourire, que Nichols parvient in extremis à susciter à nouveau le mystère et le sentiment de l’attente qui font le prix de son cinéma.

Strum

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7 commentaires pour Midnight Special : le cinéma de Jeff Nichols à l’épreuve de la science-fiction

  1. princecranoir dit :

    Très fine analyse que je ne suis pas loin de partager, même si j’ai sans doute plus apprécié ce nouveau Nichols. La douloureuse question du du deuil est effectivement au coeur du sujet. Faire le deuil de son enfant est quelque chose de terrible auquel je crois Nichols faillit etre confronté. Entre en jeu la foi, religieuse ou non. Nichols nous demande d’avoir foi en ces visions et, je dois le confesser, il m’a converti.

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    • Strum dit :

      Merci princécranoir, c’est effectivement toujours une question de croyance avec Nichols. Malgré mes réserves, j’étais content de voir le film (qui reste à voir, même s’il n’est pas aussi réussi que Take Shelter et Mud) et j’attends la suite de sa carrière avec impatience.

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  2. 2flicsamiami dit :

    J’ai l’impression que Midnight Special reprend de manière plus franche ce que tu reprochais à Take Shelter, à savoir son épilogue, où ce qui demeurait comme une « incertitude » devient « certitude ».

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    • Strum dit :

      Hello 2flics, je pense qu’il y a un aspect mystique dans la fin de Take Shelter (ce qui fait qu’elle reste mystérieuse malgré tout) qu’il n’y a pas dans la deuxième partie de Midnight Spécial, mais c’est une bonne idée de comparer les deux car effectivement on y observe un même mouvement de l’incertitude vers la certitude.

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  3. tinalakiller dit :

    Pour moi une réussite même si je comprends tes arguments sur certains points. Pour ma part, le propos sur le deuil d’un enfant est tellement fort et bien traité, avec une réelle sincérité, que ça m’a émue. J’ai trouvé du coup qu’il y avait un bel équilibre entre ce propos intimiste et toute l’esthétique SF visible. J’ai également trouvé le casting impeccable.

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    • Strum dit :

      Bonjour Tina et merci pour ton commentaire. J’ai également été ému par plusieurs scènes, mais d’autres (les plus fonctionnelles en fait) sont moins crédibles et donc moins réussies. Et on aurait pu se passer de l’apparition finale du monde de l’enfant.

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