Partie de Campagne : Jean Renoir touché par la grâce

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De 1936 à 1939, Jean Renoir a réalisé une série de films qui ont fait de lui le plus grand cinéaste français, dont trois touchés par la grâce, trois chefs-d’oeuvre (ici, le terme n’est pas galvaudé), Partie de Campagne (1936), La Grande Illusion (1937) et La Règle du Jeu (1939). Commençons par évoquer le premier.

Partie de Campagne se déroule dans le monde des canotiers qui vivotaient le long de la Seine à la fin du XIXe siècle, monde cher au peintre impressionniste Auguste Renoir, père du cinéaste, et à Guy de Maupassant, qui fut lui-même canotier. Renoir y raconte la journée à la campagne, au bord de la Seine, d’une famille parisienne, durant laquelle la jeune fille, promise au bien terne apprenti de son père, fera une rencontre amoureuse qui la bouleversera.

A son père Auguste, Jean Renoir emprunte plusieurs images tirées de ses tableaux impressionnistes, notamment celle d’une femme vêtue d’une robe blanche qu’un canotier invite à entrer dans un taillis (La Promenade – 1871) , celle de canotiers vêtus de maillots de corps blancs (Le Déjeuner des canotiers – 1881) ou encore celle d’un canot passant sur l’eau (La Seine à Asnières – 1879). Un inventaire plus complet serait vain car en vérité, tout le film fourmille d’images tirées des tableaux du père.

A Maupassant, Renoir emprunte des mots, un cadre et un esprit, tels que Maupassant les a donnés dans une nouvelle de 1881 intitulée Une Partie de Campagne. Une nouvelle de Maupassant, ce roi de la satire et de la synthèse, c’est un maximum de choses dites en un minimum de mots  – et c’est le cas dans la dizaine de pages d’Une Partie de campagne, qui bruissent d’impressions et de sentiments. Renoir, qui aimait beaucoup Maupassant, tire de cette leçon l’idée d’un film court, un court ou moyen-métrage qui pourrait être distribué dans le cadre d’un programme de plusieurs petits films ou d’un film à sketchs. Le film fait ainsi 39 minutes.

Partie de Campagne est un film inachevé si l’on se fie aux évènements du tournage : victime du mauvais temps (il pleuvait sans cesse), d’ennuis d’argent, des disputes entre Pierre Braunberger qui produit et Sylvia Bataille qui joue Henriette, des envies de Renoir d’aller tourner les Bas-Fonds adapté de Gorki, le tournage s’arrêta avant terme. Il manquait la scène de la visite du canotier dans le magasin de Paris, que Maupassant lui-même expédie en un paragraphe dans sa nouvelle. Pourtant, il n’y a rien de plus achevé que ce film. On n’y ajouterait pas une scène, pas un plan, pas une ligne de dialogue, pas une minute même, de peur d’altérer la grâce qu’on y trouve. Ajoutons que selon Renoir lui-même, il s’agit d’un film tourné par « une bande de copains » installée dans une maison le long du Loing, à l’impressionnant pedigree (Jacques Becker, Luchino Visconti (converti par Renoir pendant le film à la cause du Front Populaire), Cartier-Bresson, Yves Allégret furent assistants réalisateur – sans compter Brunius, fondateur de la Revue du cinéma, qui joue Rodolphe), que le film fut monté par Marguerite Houlé-Renoir à la Libération alors que Renoir se trouvait aux Etats-Unis, pour se convaincre que le tournage le plus improvisé et mouvementé peut au cinéma produire le film le plus achevé et équilibré.

Partie de Campagne est un film à la sensualité riante, aux images baignées d’ombre et de soleil, avant que la pluie ne s’invite et ne dresse un rideau de mélancolie. Renoir est très fidèle à Maupassant, à ses dialogues (ils sont tous là ou presque), à son esprit de satire, à son goût de la nature, qu’il voit comme libérant le désir, à son penchant pour la description de la sensualité et des amours interdits. Maupassant va d’ailleurs très loin dans la nouvelle lorsqu’il décrit l’étreinte entre Henriette et le canotier en comparant leurs halètements au roucoulement du rossignol et Renoir ne peut évidemment le suivre jusqu’au bout sur ce plan-là ; à raison, il coupe la scène de l’étreinte après le baiser et substitue ainsi à la sensualité de Maupassant la beauté intangible d’un abandon au désir. En revanche, il suit avec malice Maupassant sur le terrain de la satire de la petite bourgeoisie parisienne avec ce personnage de commerçant et son gendre, un je-sais-tout et un béni-oui-oui qui méritent leurs cornes (on jurerait que Renoir a pensé à Laurel et Hardy en choisissant ses deux acteurs, même s’il reste d’abord fidèle à la description de Maupassant). On sourit d’ailleurs souvent au début du film, et pas seulement quand Georges Bataille et Jacques Becker, qui font une apparition en séminaristes, regardent la belle Sylvia Bataille faire de la balançoire, sous le regard courroucé d’un prêtre qui regarde à son tour. Cette scène de balançoire marqua notamment Satyajit Ray (assistant de Renoir sur Le Fleuve) qui y pensa certainement en tournant la scène de balançoire de Charulata.

Les cadrages du film sont splendides, avec des prises de vue assez basses pour unir les berges et la rivière dans le même cadre, afin de créer de la profondeur de champ et de saisir le monde de la rivière et son eau dormante invitant à la rêverie, comme dans certains tableaux d’Auguste Renoir. La très belle musique de Joseph Kosma confère au tout une délicieuse atmosphère de joie et détente, de sensations vives et de goût de la vie, avec un fond mélancolique qui annonce la fin du film. Cette fin, quelle est-elle ? Elle s’annonce avec des plans de pluie battant l’eau de la rivière qui défile sous nos yeux (déjà, lors du générique, l’eau défilait devant nos yeux et annonçait ce thème du temps filant). Ces plans commencent après qu’Henriette a cédé au canotier pour connaitre l’amour charnel et ils sont porteurs d’une mélancolie aussi soudaine que profonde. C’est la mélancolie du temps qui passe et ne revient plus, la rivière étant au cinéma le motif visuel le plus puissant de l’écoulement du temps. Ces plans insérés au montage suppléent la scène non tournée de la visite du canotier à Paris, si courte et prosaïque dans la nouvelle qu’elle est en réalité très avantageusement remplacée par ces plans de pluie, qui tissent un voile de mélancolie au seuil de l’épilogue. Si l’on ne connaissait pas si bien les circonstances de l’interruption de tournage, on aurait pu y voir un choix d’adaptation inspiré. Henriette a goûté au fruit d’une autre vie possible avec ce canotier, une vie plus pleine et intense, que celle que lui offre son union avec l’apprenti de son père. Lorsque qu’arrive l’épilogue, elle a réalisé que sa vie est inachevée et que le bonheur éphèmère qu’elle a connu lors de cette partie de campagne s’était envolé ou s’était noyé dans les eaux dormantes de la rivière. Le sentiment d’une vie inachevée et du caractère éphémère du bonheur, voilà ce que produit ce film plus achevé que tant d’autres. Si Henriette n’avait pas connu ce moment, peut-être aurait-elle connu une vie moins entravée de pensées tristes, mais le caractère éphémère du bonheur est aussi ce qui le rend beau. Quand arrive la fin, aussi abruptement et avec les mêmes dialogues que dans la nouvelle de Maupassant, nous sommes laissés ébahis et admiratifs d’avoir ressenti autant d’émotions durant un temps si court.

Strum

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11 commentaires pour Partie de Campagne : Jean Renoir touché par la grâce

  1. modrone dit :

    Une merveille, un état de grâce, tu l’as dit. Et quelle époque où les assistants s’appelaient Becker, Visconti, Cartier-Bresson. Je n’ai jamais vu ce film au cinéma.

  2. homerwell dit :

    Partie De Campagne est un film réjouissant qui nous plonge dans une douce mélancolie, je chéris ce film.
    A propos du jeu des rapprochements entre images du film du fils et toiles du père, il y a La Balançoire qui est superbement insérée dans un cadre à l’intérieur du cadre, avec cette profondeur de champs si chère à Jean Renoir, et magistralement mise en oeuvre pour ce passage.

  3. princecranoir dit :

    Ce joli Renoir au bord de l’eau (comme souvent) est un joyau que je ne me lasse pas de contempler. Les emprunts (voire les empreintes) du père sont nombreuses en effet. Curieusement, lorsque Max Ophuls se promène à son tour chez Maupassant (Le Plaisir), c’est plutôt chez Monet qu’il va cueillir ses fleurs. Au risque de redonder, j’adresse à nouveau mes compliments pour ce texte.

    • Strum dit :

      Merci et tu peux « redonder » autant que tu veux. 🙂 J’aime beaucoup Le Plaisir également et je l’ai chroniqué ici (tu as raison, Ophuls va plus du côté de chez Monet pour ce film).

  4. 2flicsamiami dit :

    Belle chronique, qui rend justice à ce court-métrage qui a tout d’un grand.

  5. JCBLYON dit :

    Merci pour votre beau commentaire, il faut sans relâche promouvoir encore et toujours ce film sublime, à la lumière duquel notre cinéma contemporain paraît trop souvent bien « petit ». Film inachevé ? trop souvent ce terme lui est accolé. C’est une oeuvre d’une parfaite complétude, même si le chemin pour y arriver fût tortueux. Mais c’est le lot de beaucoup de chefs d’oeuvres ! Vous mettez en valeur l’épilogue: Je crois n’avoir jamais été autant empoigné et saisi au cinéma qu’à ce dialogue entre Sylvia Bataille et son godelureau d’un après-midi.

    • Strum dit :

      De rien, tout le plaisir est pour moi. Effectivement, il faut sans cesse promouvoir ces classiques qui sont peut-être moins regardés aujourd’hui qu’à une certaine époque. L’épilogue est poignant.

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