Aguirre, la colère de Dieu : Werner Herzog et Klaus Kinski se prennent pour Dieu

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Aguirre, la colère de Dieu (1972) de Werner Herzog est un film tout à fait singulier, tiré des chroniques du missionnaire dominicain Gaspar de Carvajal qui relataient l’exploration de l’Amazone par les conquistadors espagnols au XVIe siècle et donnèrent naissance au mythe de l’Edorado et de la Cité d’Or.

Lope de Aguirre, conquistador fou ou rendu fou par la jungle amazonienne, recherche la Cité d’Or et se mutine contre son chef Pedro de Ursua lorsque celui-ci décide de renoncer à son expédition. Aguirre est incarné par Klaus Kinski, acteur furieux au regard halluciné et ogre dérangé ayant abusé de ses propres enfants. Herzog a raconté maintes fois les relations tumultueuses qu’il entretenait avec son acteur fétiche (et « ennemi intime ») qui le conduisirent à fomenter le projet de l’assassiner sur le tournage. On évoque d’ailleurs souvent Aguirre, la colère de Dieu, pour ne parler que de ce duo infernal, qui opposa un réalisateur et un acteur au bord de la folie (ou un pied dedans).

Aguirre, la colère de Dieu raconte l’histoire d’un homme à la recherche d’une chimère, un homme qui veut décrocher du ciel des utopies (car aucun Eldorado n’existe sur Terre) un rêve pour le réaliser ici-bas. De tous les hommes, c’est ce type-là le plus dangereux pour ses semblables. Aguirre est un film peu aimable, d’un abord brut, difficile à interpréter ; on n’en saisit le sens qu’assez loin dans la narration. Qui s’attend à un récit panthéiste montrant une nature luxuriante, sera peut-être décontenancé par les premières images du film, qui sont celles d’une nature hostile, froide et fermée sur elle-même ; les choeurs en boucle du groupe allemand Popol Vuh contribuent à ce sentiment d’étrangeté. On pourrait estimer que cela tient aux conditions de tournage difficiles (dans les environs de Cuzco, au Perou), au budget limité du film, à la recherche d’une authenticité allant jusqu’à la neutralité du paysage. Mais au fur et à mesure que progresse le récit, une autre hypothèse voit le jour : que le film ne soit pas seulement le journal d’un fou mais aussi l’expression, cinématographique et anachronique, de l’idéalisme philosophique allemand, dans ce qu’il a de plus excessif, de plus violent, de plus fou, celui dont Hegel est la figure de proue et qui prétend que la plus totale subjectivité, ici celle d’Aguirre, peut dire et diriger le concret et le monde qui nous entoure.

Aguirre est possédé par son rêve, un rêve de démesure, qui le rend plus dangereux que les hommes indécis qui l’accompagnent, plus vivant que le fleuve et que ces arbres indéterminés qui observent son passage. Le récit, heurté, avance par sections narratives, comme les fragments incontrôlables de l’esprit d’Aguirre, qui finit par nier la réalité qui l’entoure. Parfois, des images surréalistes (bateau perché sur un arbre, singes envahissant le champ) traversent l’écran, comme sorties d’un esprit malade. Elles sont d’autant plus frappantes qu’elles interviennent dans un cadre qui se veut au départ réaliste et donnent au film un grand pouvoir d’évocation. Bien que fou, Aguirre annonce l’Histoire conquérante à venir. Tôt ou tard, le territoire qu’Aguirre foule de ses pieds sera conquis par l’homme ; c’est le mouvement de l’Histoire, dont il est un porte-drapeau. Comme il le dit lui-même, dans un de ses rares moments de lucidité, d’autres prendront possession de l’Amazone à sa place s’il échoue ; lui veut simplement être le premier de ces hommes. Aguirre finit par se prendre pour Dieu, soit en termes hégéliens pour l’Esprit du monde, dont il se croit la voix. Dès lors, sourd et aveugle à la réalité, comme un dieu en colère, il estime que tout lui est permis, y compris le meurtre ; au moment même où l’échec de son expédition devient patent, il peut dans sa folie vouloir fonder un royaume, et épouser sa fille déjà morte (cette fille qu’il aime d’un amour incestueux, écho de la vie réelle de Kinski peut-être). Par l’esprit, comme Hegel, il croit pouvoir dominer cette nature endormie qui l’entoure. Mais, et c’est ce que nous montre Herzog (pas dupe mais néanmoins fasciné, car lui aussi peut-être voudrait être un dieu imposant sa volonté à l’équipe de tournage et à son acteur), Aguirre ne règnera que sur un radeau à la dérive et peuplé de cadavres : il n’imposera sa volonté qu’à des singes privés de conscience. Cette subjectivité totale à laquelle aspire Aguirre et qui voudrait dominer le monde n’est donc qu’une illusion, de même que l’Eldorado qui n’existe pas. La fin du film, où l’on voit Aguirre tituber comme un homme ivre sur son radeau, est aussi impressionnante qu’admirable. Vers quels confins de la folie ce fleuve qui coule l’emmene-t-il ? Cette fois, la nature a gagné, mais ce n’est que partie remise.

Strum

PS : Etrange relation de cause à effet : c’est la bande-annonce du prochain film de James Gray, The Lost City of Z, qui m’a fait repenser à Aguirre, même si on peut être certain que d’un point de vue formel, le film de Gray, un des derniers cinéastes classiques américains (même si son classicisme n’est pas pur car il se teinte de maniérisme) sera différent du film d’Herzog et de sa narration heurtée. On peut parier aussi que ce ne sera en rien un film hegelien. En revanche, le thème de l’impossibilité de réaliser une grande idée ou un grand rêve dans la réalité (sauf à y perdre beaucoup ou à corrompre la grande idée de départ) y sera peut-être abordé.

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11 commentaires pour Aguirre, la colère de Dieu : Werner Herzog et Klaus Kinski se prennent pour Dieu

  1. modrone dit :

    Un film que j’ai dû voir dix fois, sur lequel je suis intervenu au Temps Libre, qui me fascine toujours autant. Depuis le début dans la verticalité de la montagne jusqu’à l’horizontalité fanatique du fleuve. Stupéfiant et ahurissant, un choc et qui parvient à faire d’un nabot allemand quasimodesque un noble hidalgo mégalo, les deux tout aussi fous. Tout est déraison ici, le bateau dans les arbres, l’empereur et ses coliques, les singes envahisseurs, les chevaux en panique, l’inceste programmé. On a su après que le metteur en scène et l’acteur, eux aussi, étaient tout aussi fous.

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  2. Strum dit :

    Hello eeguab, Je n’ai vu le film qu’une fois et je suis moins fasciné par lui que toi je pense mais c’est vrai que c’est un film étonnant, qui ne ressemble à rien d’autre.

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  3. Martin dit :

    Je rejoins volontiers le camp des admirateurs du film, qui fut ma deuxième incursion sur le territoire cinématographique du sieur Herzog (que j’admire viscéralement depuis lors). Pour ce qui est de Kinski, je l’ai découvert et apprécié d’abord chez Sergio Leone. Là-bas et ici, quel charisme ! Quelle folie (communicative) ! Je ne m’en suis guère lassé, même si le talent de l’acteur ne parvient pas tout à fait à me faire oublier les sombres aspects de l’homme…

    J’aime aussi beaucoup « Fitzcarraldo » et m’amuse à comparer les deux films. Nous aurons probablement, ce mois-ci, une autre occasion d’évoquer Herzog ensemble. À suivre…

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  4. princecranoir dit :

    J’aime beaucoup « Aguirre », et je me suis instruit de cette lecture hegelienne du film. Comme le souligne très bien eeguaB, tous les membres de l’équipe avaient pour ainsi dire perdu la raison, à commencer par son réalisateur (un syndrome que vivra à son tour Coppola en remontant un autre fleuve) : c’est donc un combat de dieux qui se joue dans les silences d’Aguirre, une sourde colère qui monte chez l’acteur et le réalisateur voulant garder le contrôle de son film. C’est alors un conflit de subjectivité, entre le personnage dans le champ, dieu-vivant auto-proclamé, et le démiurge hors-champ. Comme toujours, la nature fait figure de témoin, dont l’arbitraire sentence s’impose à l’un comme à l’autre. Très beau texte en tous cas.

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  5.  » Tous mes cheveux blancs s’appellent Kinski.
    Mais il me manque. Parfois »

    Même si ce film partage énormément de thèmes avec Fitzcarraldo, je lui préfère ce dernier tant je l’ai trouvé moins brut de décoffrage, n’oubliant pas au passage quelques notes joliment poétiques.

    « Qui s’attend à un récit panthéiste montrant une nature luxuriante, sera peut-être décontenancé par les premières images du film, qui sont celles d’une nature hostile, froide et fermée sur elle-même »

    C’est un thème récurrent dans l’œuvre de Werner Herzog : une nature hostile, étouffante et mortifère, qui peut nous amener jusqu’au sentiment d’anéantissement de soi. Et si l’homme a suffisamment de folie en lui pour essayer de la dompter, elle se révèle toujours la plus forte au bout du compte. A l’homme de retrouver à ce moment-là une certaine forme d’humilité pour accepter cette inadéquation entre ses rêves et la réalité. Je ne peux que t’encourager à voir Fitzcarraldo en tout cas, qui est une merveille !

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  6. Ping : The Lost City of Z de James Gray : chimère et voyage intérieur | Newstrum – Notes sur le cinéma

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