Miss Oyu : les mélodrames d’eau de Kenji Mizoguchi

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Miss Oyu (1951) de Kenji Mizoguchi (qui fait l’objet d’une reprise à Paris depuis trois semaines) annonce la décennie prodigieuse du cinéaste, celle des années 1950 durant laquelle il a réalisé ses plus grands mélodrames. C’est aussi un film qui nous révèle le secret de l’art du cinéaste. Quelle est la caractéristique principale de la mise en scène chez Mizoguchi ? La sérénité, c’est-à-dire la capacité à regarder sans ciller la violence du monde, une violence qui s’exerce surtout aux dépens des femmes dans ses films. C’est presque un paradoxe que cette mise en scène aux si beaux cadrages, aux travellings si doux, mais qui nous fait regarder des situations intolérables, qui nous montre des femmes exploitées et violentées, privées de libre arbitre et vendues comme geisha (comme ce fut le cas de la propre soeur de Mizoguchi), des suicides, des enlèvements d’enfants, des femmes sacrifiées. D’où provient la sérénité apparente de Mizoguchi, lui qui filme cela sans trembler, en plan séquence le plus souvent, pour ne rien nous en cacher ? Du bouddhisme et surtout de sa qualité d’artiste. Par l’art, il réalise une opération de transmutation de sa douleur en beauté. L’art est ce qui lui permet d’accepter le monde tel qu’il est. Dans La vie d’O’Haru, femme galante, O’Haru se réfugie dans un temple bouddhiste ; pour Mizoguchi, ce temple est le cinéma (c’est contre cette philosophie d’acceptation que le Kurosawa des années 1940 et 1950 s’est révolté).

Or, Miss Oyu raconte précisément l’histoire d’une artiste, une musicienne, qui trouve dans l’art la force d’accepter le destin que la vie lui réserve. C’est une adaptation d’une nouvelle de Tanizaki (Le Coupeur de roseaux) illustrant ces traditions lourdes de chaines qui emprisonnaient (et emprisonnent toujours) les femmes japonaises. Oyu est veuve avec un enfant et appartient de ce seul fait à sa belle-famille – héritage du confucianisme : l’individu n’est rien, la famille est tout. Shinnosuke, qui épouse sa soeur cadette Oshizu, est amoureux d’Oyu. Oshizu, qui le sait, décide que leur mariage ne sera pas consommé et aura pour seul objet de permettre à Shinnosuke et Oyu de continuer à se voir. Elle et son mari ne seront que »frère et soeur ». L’argument du mariage arrangé est ici renversé pour braver les interdits de la tradition.

D’une situation de ménage à trois, Lubitsch a fait une comédie dans Sérénade à trois. Mais dans Miss Oyu, nous n’avons pas affaire à un triangle amoureux. La figure géométrique qui rend compte du film, c’est le cercle. Oyu en est le centre, et autour d’elle gravitent sa soeur Oshizu et son beau-frère Shinnosuke. Car c’est Oyu qui les a convaincus de se marier, afin, dit-elle, de garder sa soeur auprès d’elle et de gagner  un frère. C’est elle qui a décidé pour eux, et ces derniers l’ont écoutée pour faire son bonheur et leur malheur. Chez Mizoguchi, il y a toujours ceux qui décident, et ceux qui subissent, les possédants (les Intendants Sancho) et les possédés. Oshizu incarne la femme sacrifiée, figure récurrente chez Mizoguchi, la femme qui traverse la vie comme une ombre et qui ne se possède pas. Shinnosuke représente l’homme dépassé par la passion, qui la subit sans pouvoir la contrôler (ainsi, cette scène superbe où il tremble de nervosité devant le corps allongé d’Oyu qui vient d’avoir un malaise), et qui accepte passivement la situation impossible lui ayant été imposée.

Oyu, au contraire, refuse de se laisser dominer par ses émotions et même de les montrer (c’est sa manière de lutter contre les contraintes du monde). Oyu, qui est la seule à se posséder vraiment, au sens où c’est elle qui décide de sa vie, et non les autres. Oyu, qui parvient à accepter, avec une sérénité apparente, la fausseté de leur situation et qui l’a même voulue. Grâce à sa force vitale, Oyu tire le meilleur parti de sa vie et du champ du possible qu’elle lui offre. Elle est comme un grand soleil noir dans l’ombre duquel vit sa soeur ; non pas qu’elle soit indifférente aux autres, mais peut-être qu’elle surestime leur force. Oyu est un des seuls (le seul ?) personnage féminin principal des mélodrames mizoguchiens des années 1950 à ne pas être une victime. Et ce n’est pas un hasard si elle est musicienne. Elle tire sa force de sa sensibilité d’artiste, qui lui permet de contrôler sa douleur en la transférant dans les chansons qu’elle chante : c’est son art de musicienne qui la sauve comme l’art a sauvé Mizoguchi après son enfance difficile. Grâce à son monde intérieur d’artiste, Oyu dresse face au monde extérieur un paravent derrière lequel elle est invincible. Cette figure du paravent, on la retrouve dans plusieurs plans du film, au devant (buissons ou roseaux) ou à l’arrière du plan (les paravents de bambou). De manière générale, il y a dans ce film (comme dans tous ceux réalisés par Mizoguchi avec le grand chef opérateur Kazuo Miyagawa), un soin extrême dans la composition des plans et une recherche permanente  de la profondeur de champ, que ce soit dans les intérieurs (nombreuses enfilades de pièces) ou dans les splendides extérieurs (quelle lumière ! Elle est comme une pluie d’or qui tombe sur les fleurs du printemps). Presque chaque plan semble inclure un obstacle à franchir ou un paravent. C’est à la fois un motif d’enfermement (pour Oshizu et Shinnozuke, prisonniers des traditions et de leurs émotions) et de protection (pour Oyu). Et si Mizoguchi filme souvent ses personnages de profil, les montrant l’échine penchée en train de contenir leur douleur, c’est aussi parce que le profil forme un paravent.

Les péripéties du film sont de l’ordre du mélodrame. Et lorsqu’elles interviennent, mers ou lacs ne sont jamais loin. A l’instar de cette scène où Shinnosuke disparait dans les eaux d’une lagune entourée de roseaux, sous la lumière de la lune, dans un paysage qui souligne l’absence de frontière nette entre la lumière et l’obscurité, la vie et la mort, comme si vie et mort n’étaient que les états d’un cycle (on retrouve là un écho du bouddhisme). C’est une scène d’une poésie sereine où la lune appose sur l’écran une douce lueur. Déjà, dans L’Intendant Sancho (1954), un personnage entrait dans les eaux dormantes d’un lac. Et Les Contes de la lune vague après la pluie (1953) était aussi un film d’eau et de lune. Les plans d’eau sont nombreux chez Mizoguchi. L’eau est chez lui reflet et témoin ; son caractère liquide et insondable reflète la sérénité acquise par Mizoguchi face à la vie et ses vicissitudes. L’imagination matérielle de Mizoguchi appartient à l’élément de l’eau. Souvent, c’est elle qui l’inspire et c’est à travers elle qu’il trouve les formes de sa mise en scène.

A la fin de Miss Oyu, un enfant est recueilli, gage de la continuation du cycle de la vie, auquel chacun des trois personnages a contribué à la mesure de ses moyens et de sa force. Ainsi, le film retrouve sa situation de départ : un enfant qui reste, une femme qui est prête à l’élever après avoir résisté aux coups de la vie. Les femmes sont plus fortes que les hommes, semble nous dire Mizoguchi. Puissent ses mélodrames d’eau ne jamais disparaitre.

Strum

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6 commentaires pour Miss Oyu : les mélodrames d’eau de Kenji Mizoguchi

  1. modrone dit :

    Félicitations l’ami pour cet article hypersoigné qui témoigne d’une vraie passion du cinéma, ça on s’en doutait, mais aussi d’une jolie plume pour dépeindre ce cinéma japonais que je ne connais pas si bien, loin s’en faut. J’ai quand même vu et apprécié quatre films de Mizoguchi, parmi les plus connus. J’ai dû les chroniquer il y a longtemps. Les amants crucifiés, L’intendant Sansho, L’Impératrice Yang Kwei Fei et La rue de la honte.

  2. Strum dit :

    Merci eeguab pour tes compliments. 🙂 Pour ma part, mes quatre Mizoguchi préférés sont Miss Oyu, Les Amants Crucifiés, Les Contes de la lune vague après la pluie et L’intendant Sancho. Quatre chefs-d’oeuvre. J’aurais du mal à les départager.

  3. Martin dit :

    C’est malin, ça, de réveiller mon envie de cinéma japonais un samedi matin, à peine suis-je levé ! J’allais avouer avec contrition que je ne connaissais pas encore les films de Mizoguchi, jusqu’à ce que ta très belle chronique me rappelle que j’ai au moins vu « La vie d’O’haru, femme galante ».

    Ton texte me rappelle que c’est tout à fait insuffisant à ma bonne culture et m’attire vers le visionnage prochain d’autres chefs d’oeuvre du maître. À suivre. Quand ? Je ne sais pas. Mais à suivre, oui, c’est certain…

    • Strum dit :

      Merci Martin, La vie d’oharu est celui que j’aime le moins de ses films des années 1950. C’est le plus difficile à voir. Les autres devraient t’émerveiller.

  4. K. dit :

    Merci pour ce bel article sur Mizoguchi, qui est mon réalisateur préféré. Ses films m’ont fait un tel choc que j’ai du mal à les revoir aussi fréquemment que d’autres films, en raison du paradoxe que tu soulignes bien entre la beauté de la mise en scène et les situations intolérables de souffrance humaine qu’elle nous fait voir.
    Bien qu’ils soient légèrement en deçà des 4 que tu cites, je rajouterai parmi les incontournables du réalisateur Le Conte des chrysanthèmes tardifs, Cinq femmes autour d’Utamaro et L’Impératrice Yang Kwei-Fei.
    Et j’espère que tu consacreras d’autres articles à sieur Mizoguchi à l’avenir 🙂

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