Moonrise Kingdom de Wes Anderson : formalisme au royaume des enfants (petits et grands)

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Il y a toujours une artificialité assumée dans le cinéma de Wes Anderson. Ses personnages – de grands enfants – substituent à la réalité un monde codifié, anti-naturaliste au possible, dont la liberté est parfois entravée par le caractère très composé des plans (voyez la manière dont il cadre ses personnages : toujours au centre du plan). Dans certains de ses films, on peut se sentir un peu extérieur à cet univers de formaliste et de maquettiste, où s’agitent de grands enfants obsessionnels et où Anderson tente de réconcilier deux éléments contradictoires : la mélancolie et le burlesque. Dans d’autres, mélancolie et burlesque forment un bel et étrange alliage qui lui confère une place à part parmi les auteurs du cinéma américain d’aujourd’hui, qui se préoccupent presque tous de réalisme.

Si Moonrise Kingdom (2012) est le meilleur film de Wes Anderson, c’est parce que ses héros sont des enfants. Il assume enfin dans ce film le point de vue de l’enfant sans le truchement d’un corps d’adulte. Il n’y a plus le décalage que l’on peut parfois ressentir dans ses autres films entre ses héros adultes et le monde enfantin dans lequel ils vivent – et qui contribue à leur singularité. D’ailleurs dans Moonrise Kingdom, qui raconte la fugue de deux scouts, les enfants sont comme des poissons dans l’eau. Ils sont rationnels, volontaires et efficaces, ils sont entreprenants et ont l’esprit pratique. Ils sont parfaitement à l’aise dans le monde hyper codifié du film, qu’Anderson filme souvent comme une série de plans tirés d’un kaléidoscope – c’est-à-dire un jouet d’enfant. Si l’on peut avoir le sentiment d’une absence de naturel chez les enfants acteurs du film, c’est parce qu’Anderson se place ici selon le seul point de vue de l’enfant et non celui de l’adulte. Dans Moonrise Kingdom, il montre combien certains enfants se vivent comme des héros dans les mondes imaginaires qu’ils mettent eux-mêmes en scène. Dans leurs jeux, ils se conforment à des règles rigides et à des comportements codifiés. Ils cherchent à reproduire dans leur propre vie les scènes qu’ils ont jouées au théâtre au début du film – à ce monde théâtral correspondent les images très colorées du film, où les situations semblent se dérouler au centre d’une scène de théâtre.

Moonrise Kingdom se situe ainsi dans la tradition anglo-saxonne de ces récits d’enfants prenant le pouvoir en refusant d’entrer dans le monde des adultes (Peter Pan de Barrie, Sa Majesté des Mouches de Golding ou Cyclone à la Jamaïque  que Mackendrick a adapté et qui donne une vision plus noire de l’enfance). Selon la même logique, les adultes de Moonrise Kingdom à la poursuite des enfants sont eux vélléitaires, hébétés et maladroits, voire vénaux pour certains (le cousin scout). Ils ne sont pas bien méchants, mais ils sont incapables d’entreprendre quoique ce soit de créatif ou de pérenne – amours, clocher d’église, leurs plus belles constructions sont vouées à la destruction. Dépassés par la créativité et la vitalité de leurs enfants, ils sont décalés par rapport au « Moonrise Kingdom », avatar du Neverland de Peter Pan, qui se fait et se défait sur la grève au gré de la marée, et qui survit dans les rêves d’enfants (petits et grands). Tout metteur en scène, et Wes Anderson le premier, est resté un grand enfant qui crée un monde imaginaire par le formalisme de sa mise en scène. Cette cohérence formelle et thématique, et les échos musicaux que le film entretient avec le magnifique Young Person’s Guide to the Orchestra de Benjamin Britten, font de ce Moonrise Kingdom un film splendide où même les ralentis sont élégants.

Strum

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14 commentaires pour Moonrise Kingdom de Wes Anderson : formalisme au royaume des enfants (petits et grands)

  1. Justin dit :

    Beau texte Strum, effectivement en assumant l’imagerie et le point de vue enfantin Wes Anderson signe un de ses meilleurs films. Le passage par l’animation de l’excellent Fantastic Mr Fox semble avoir complètement libéré sa fantaisie (pareil sur le suivant The Grand Budapest Hotel) alors qu’effectivement comme tu le dis il y avait un entre deux entre le caractère lunaire des personnages et l’environnement qui amenait un décalage (surtout sur A bord du Darjeeling, le seul que je n’accroche pas de lui). Là tout est à sa place et on retrouve l’émotion dont il est capable dans ses sommets comme La Famille Tennenbaum.

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    • Strum dit :

      Merci Justin. Même si je préfère Moonrise Kingdom, il y a effectivement beaucoup de fantaisie dans son dernier (The Grand Budapest Hotel), même si la mélancolie y est davantage présente en raison du cadre Mitteleuropa et de l’ombre du nazisme à la fin du film.

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  2. Martin dit :

    Très belle chronique !

    J’ai encore plein de films de Wes Anderson à découvrir, mais celui-là est mon préféré parmi ceux que je connais (ça se joue à peu de choses, à vrai dire). Je crois qu’on peut dire que ce cinéaste est désormais bankable, pour moi, en ce sens que je m’intéresse presque toujours à ces films et que je serai content d’en voir d’autres à l’avenir.

    Tu as mis le doigt sur tout ce que j’ai aimé dans « Moonrise Kingdom » (rien que le titre m’embarque et me satisfait a posteriori d’une promesse d’enchantement tenue). J’en ai sans doute beaucoup moins bien parlé que tu l’as fait, quelques jours seulement après l’avoir découvert au cinéma.

    La seule question qui me reste à te poser, c’est: « What kind of bird are you ? »…

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    • Strum dit :

      Merci Martin ! Je les ai tous vus pour ma part, et Moonrise Kingdom reste mon préféré pour les raisons que j’ai indiquées. C’est vrai que le titre est très beau. Quant à l’oiseau, je ne sais pas – au sens propre, j’aimerais bien être l’albatros !

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  3. tinalakiller dit :

    J’aime en général (à quelque chose près) les films de Wes Anderson et je trouve que tu défends très bien ce film. Cela dit, malgré des qualités évidentes, je n’ai pas trop accroché à celui-ci 😦

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    • Strum dit :

      Merci Tina. Chacun a sa sensibilité. J’ai toujours eu un faible pour les films montrant une cohérence entre la forme et le fond, et ici la mise en scène formaliste correspond parfaitement à l’univers codé des jeux d’enfants. Et les personnages adultes, complètement dépassés par l’inventivité des enfants dont ils ont la charge sont très amusants (surtout pour les spectateurs qui sont eux-memes parents). C’est un film à la fois tendre et drôle.

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  4. Bonjour Strum,

    Quelle bonne idée de revenir sur ce film, du réalisateur Wes Anderson que j’affectionne particulièrement. Curieusement, et sans trop savoir pourquoi, mon préféré reste à ce jour « À bord du Darjeeling Limited ». Pour les trois frères, pour l’Inde, mais aussi pour le personnage excellemment interprété par Anjelica Huston. J’aimerais d’ailleurs le revoir, juste pour savourer ce bon moment de cinéma 🙂

    Je te souhaite une bonne journée !

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  5. princecranoir dit :

    Voilà un auteur indépendant reconnu désormais comme un grand cinéaste. Anderson est un créateur d’univers (comme le fut Burton dans son genre avant lui), dont la touche élégante et raffinée sert à signer les œuvres. Espérons qu’il ne finisse pas comme le gars de Burbank, prisonnier de son imagerie. Je n’ai pas encore vu « Moonrise Kingdom » mais la lecture de ce texte parfaitement ouvragé réveille ce vieux désir.

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    • Strum dit :

      Merci Princecranoir. Effectivement, on attend maintenant les films de Wes Anderson avec impatience (du moins pour ceux qui l’apprécient), alors qu’on n’attend maintenant plus rien de Burton (qu’à titre personnel je n’ai jamais considéré comme un grand cineaste).

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  6. 2flicsamiami dit :

    Rien à ajouter de plus que ce que tu énonces dans ta brillante critique.
    Je suis sensible à l’univers de maquettiste déployé par Wes Anderson, marionnettiste toujours caché derrière son castelet.

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