La trilogie Before Sunrise / Before Sunset / Before Midnight de Richard Linklater : métamorphoses d’un amour

A l’occasion de la sortie du nouveau film de Richard Linklater, Everybody wants some, bref retour sur la trilogie amoureuse du réalisateur.

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Richard Linklater, écrivant à six mains avec ses acteurs Ethan Hawke et July Delpy, a filmé la vie d’un amour le temps d’une trilogie de trois films, Before Sunrise (1995), Before Sunset (2004) et Before Midnight (2013), s’échelonnant sur trois décennies. Etonnante expérience, que Linklater réédita avec Boyhood (2014) qui narre la vie d’un garçon de l’enfance à l’adolescence.

Before Sunrise raconte la rencontre de Céline (Julie Delpy) et Jesse (Ethan Hawke) dans un train pour Vienne, et la naissance de leur amour. C’est une très belle réussite, qui trouve un équilibre constant entre ses divers composants. Equilibre entre les personnalités des deux personnages et acteurs – comme dans un jeu amoureux, où chacun joue sa partie à tour de rôle. Equilibre entre l’attention portée aux dialogues, et l’attention portée au lieu (l’atmosphère hors du temps de Vienne, qui est comme une scène de théâtre pour nos deux tourtereaux, est très bien rendue) ; à ce titre, la dernière série de plans du film, montrant de nouveau les lieux traversés, témoigne de l’importance de ces derniers dans l’éclosion des sentiments amoureux des personnages : il y a une topographie de l’amour, comme une Carte de Tendre. Equilibre entre les sentences un peu intellectualisantes que profère chaque personnage (car l’amour c’est une libération de son monde intérieur : à l’aimé(e), on veut tout dire et c’est pourquoi au début d’un amour, chaque couple qui s’aime croit pouvoir refaire le monde par la parole) et l’émotion que le film finit par dégager lorsque s’approche le moment où les amoureux vont être séparés. Equilibre, enfin, entre le souci du romantisme (ils sont à Vienne, ville de la Mitteleuropa aux lumières fantasmagoriques, où tout peut arriver, comme l’ont fait voir les écrivains viennois) et le souci du réalisme (ils ont chacun un train à prendre qui va les ramener vers leur vie).

Exploitant et delayant ce canevas de départ, Before Sunset et, dans une moindre mesure, Before Midnight sont tous deux des films qui ne diffusent pas le charme romantique de Before Sunrise. Before Sunset, qui se passe à Paris, ne fonctionne que par référence au premier film : en lui-même, c’est un film assez vide, qui regarde derrière lui, vers un passé plus beau, plus riche, plus cinématographique que le présent. Nous aussi regardons vers ce passé et nous languissons de Vienne. C’est un film plus bavard et étroit dans son champ d’investigation. Assez égocentrique en somme ; ainsi, cette fois, la caméra ne prête guère attention aux lieux traversés, contrairement au premier film. Les personnages ont perdu le charme de la jeunesse qui faisait qu’on écoutait avec indulgence certains dialogues au long cours de Before Sunrise. L’équilibre du premier film entre les deux personnages s’est perdu, au profit de Céline (Delpy) qui tire le film vers elle en laissant trop peu d’espace à Jesse (Hawke). Trait d’union entre le passé et le futur, le film est fuyant et insaisissable, manquant de susbtance au-delà de l’argument de départ, jamais tout à fait là. Comme s’il n’était qu’un moment de dialogues et de ressassement, et non un présent de chair (et quand il parait prêt à se faire chair, au moment où le couple décide enfin de se former, ce film inachevé s’arrête). En somme, Before Sunset, récit de transition, montre bien ce qui sépare une série d’un film de cinéma. Dans une série, même dans les meilleures, le spectateur est toujours en suspens, toujours en voyage, il ne sait pas quelle est la morale de l’histoire, puisque la série a un début qui est déjà lointain et une fin à venir dans un futur plus ou moins proche, et le travail du scénariste consiste à relancer constamment l’intérêt du voyage sans en connaitre à l’avance les fins. Un film de cinéma, au contraire, quand il est réussi, c’est la présence d’un monde clos qui s’offre à nous sous la forme d’un récit limité dans le temps et faisant sens : on peut y pénétrer immédiatement pour en cueillir les fruits.

Dans Before Midnight, troisième film de la trilogie, l’égocentrisme du second film se transforme en complaisance pendant toute la première partie du film, qui égrène une série de dialogues assez superficiels et marqués par des clichés répétés sur les américains, les français et les grecs. Sur la durée, cette première partie finit même par donner une impression de futilité, malgré la qualité des dialogues. C’est sans doute une vision assez juste du temps qui passe. Ce qui reste d’une vie, c’est l’écume des jours ; tout s’est écoulé trop vite, en instants dont on a l’impression après coup qu’ils furent souvent futiles comme si l’essentiel était invisible pour les yeux. Mais cette conception de l’existence trouve une forme beaucoup plus heureuse et cinématographique dans Boyhood de Linklater que dans la première partie de Before Midnight. Heureusement, la deuxième partie du film est plus réussie : la mécanique de la dispute s’enclenche avec naturel, et l’on s’aperçoit alors que les futilités du début cachaient en fait des désaccords majeurs au sein du couple. Les comédiens, bien servis par d’excellents dialogues, se renvoient enfin les répliques sans céder de terrain (on retrouve l’équilibre du premier film entre les deux personnages). Et puis le lieu de la dispute (la chambre d’hôtel) sert à nouveau l’argument du film, comme dans Before Sunrise (caractéristique qui s’était perdue dans Before Sunset). Quant à la fin du film, elle a un goût de pièce de théâtre : le rideau tombe sur un futur incertain pour ce couple au bord d’une rupture irrémédiable, qu’un Acte IV viendra peut-être éclairer. Après tout, ce troisième film se passe en Grèce, cette contrée si douce aux mille attraits, berceau de nos arts et pays de l’éternel retour, au sujet duquel Ovide conta bien des métamorphoses de l’amour.

Strum

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6 commentaires pour La trilogie Before Sunrise / Before Sunset / Before Midnight de Richard Linklater : métamorphoses d’un amour

  1. Justin dit :

    Salut Strum,

    Alors je te trouve très sévère avec Before Sunset que je trouve aussi bon que le premier. C’est d’autant plus vrai qu je l’ai vu sans connaitre Before Sunrise et ça n’a pas empêché le film d’exister par lui même malgré les références et ça donnait d’autant plus envie de découvrir ce qui avait précédé. La logorrhée de Before Sunset masque une pseudo assurance bobo qui se délite pour révéler des personnages moins candides que dans Before Sunrise, qui ont vécu et souffert mais prêt malgré tout à s’abandonner à nouveau dans la romance avec cette très belle fin ouverte. D’ailleurs pour le coup le côté temps réel est bien plus assumé et bien géré par Linklater, Paris est aussi photogénique qu Vienne dans cette atmosphère estivale.

    Plus mitigé sur Before Midnight par contre, après les deux autres films c’est difficile de voir les personnages confrontés à la lassitude et aux conflits d’un couple normal. Sinon le petit dernier Everybody want some est excellent, beau complément à son cultissime Dazed and Confused.

    • Strum dit :

      Hello Justin, une nouvelle preuve peut-être de l’importance de l’ordre dans lequel on voit les films d’un réalisateur (on a souvent un faible pour le premier). J’ai vu Before Sunrise en premier, et ce que j’y ai le plus apprécié, le romantisme et l’amosphère viennoise bien rendue, ne se trouve pas dans le deuxième film, où l’on trouve certes plus de réalisme et des personnages moins candides, mais qui du coup n’ont plus le charme de la jeunesse. Et puis, je n’ai jamais trop aimé les films de transition. Je compte bien voir Everybody wants some.

  2. Justin dit :

    Oui après comme toi mon préféré reste Before Sunrise. Mais quitte à faire une suite c’était vraiment l’angle le plus intéressant, le romantisme et la légèreté sont toujours là mais tardent plus à se révéler puisque c’est l’enjeu du film de les retrouver sous leur postures de jeunes adultes blasés. Le moment où Julie Delpy vide enfin son sac dans le taxi est bouleversant et quand même quelle belle fin ouverte ! On en regrette d’avoir finalement connu l’issue avec Before Midnight.

  3. sadfran dit :

    Trois films fascinants que j’ai découvert à trois périodes très différentes de ma vie. Je n’ose pas les revoir les trois à la suite du coup, peur d’être bouleversé tout le long.

  4. Strum dit :

    Bonsoir,
    Merci de ton message. Contrairement à toi, je les ai vus presque à la suite l’un de l’autre. Les voir avec de longs intervalles, de manière à accompagner l’évolution des personnages, doit être une belle expérience en effet.

  5. Ping : Everybody wants some!! de Richard Linklater : « the sky is the limit  | «Newstrum – Notes sur le cinéma

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