Julieta de Pedro Almodóvar : sentiment de culpabilité et aspiration à la liberté

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Attention spoilers.

Julieta (2016) de Pedro Almodóvar est un film splendide, le plus beau de son auteur depuis Volver (2006), voire Parle avec Elle (2002). C’est un film sur le berceau duquel se sont penchés trois mânes, le cinéma de suspense d’Alfred Hitchcock, le mélodrame de Douglas Sirk, le drame classique. C’est l’histoire d’une jeune professeur de littérature antique (Julieta) qui rencontre un pêcheur galicien (Xoan) dans un train de nuit. Cette rencontre a lieu sous l’égide d’une vision qui surgit dans la nuit, un cerf qui court à côté du train, semblable au cerf de Tout ce que le ciel permet (1955) de Douglas Sirk. Ce cerf est un symbole de liberté, un symbole du retour à la nature. Il est l’augure du chemin de la haute mer que décide de prendre Julieta quand elle part en Galice pour vivre avec Xoan, celui-là même dont elle parle à ses élèves quand elle leur narre le choix d’Ulysse de quitter Calypso et reprendre la mer dans l’Odyssée. Julieta suit l’homme des mers là où Jane Wyman suivait l’homme des bois dans Tout ce que le ciel permet. En Galice, la gouvernante protectrice de la maison de Xoan semble cacher quelque secret, pareille à la gouvernante de Rebecca d’Hitchcock. D’ailleurs, durant le premier tiers du film, l’ombre d’Hitchcock se devine plusieurs fois, dans l’atmosphère de mystère du film, son découpage, la musique du fidèle Alberto Iglesias, jusqu’à son titre même.

Mais cette ascendance hitchcockienne est une fausse piste au sens où elle ne donne qu’une lecture partielle du film, car bientôt se révèle son véritable coeur : la lutte entre le sentiment de culpabilité (héritage judéo-chrétien) qui vous tire en arrière et l’aspiration à la liberté (liberté qui est le sujet de plusieurs mythes grecs et vers laquelle tendaient les films de Sirk). Almodóvar y vient en recourant progressivement à l’épure du drame classique, écartant de son horizon les structures narratives inutilement compliquées de certains de ses précédents films, tout en restant dans le territoire du mélodrame. Julieta et Xoan ont une fille, Antia, qui adore son père. Or, le bateau de Xoan fait naufrage au cours d’une tempête alors qu’il a pris la mer après une dispute avec Julieta. Non seulement Julieta est dévoré par un sentiment de culpabilité (préfiguré dans le train, lieu du suicide d’un homme auquel elle avait refusé de parler), mais en plus, Antia l’estime responsable de la mort de son père. Julieta tombe alors dans le gouffre de la dépression, assistant en spectatrice muette aux évènements de sa vie. Elle redevient une enfant et sa fille Antia se fait mère pour s’occuper d’elle, inversant leur rapport de parent à enfant. C’est la première figure d’inversion du film. Pour filmer la dépression de Julieta, Almodóvar a une inspiration formelle géniale, de ces inspirations propres aux grands cinéastes : Julieta jouée par la jeune Adriana Ugarte sort du bain et se fait sécher les cheveux par sa fille, une serviette lui cachant le visage ; lorsque la serviette est ôtée, son visage a changé : on reconnait l’actrice Emma Suarez (remarquable), qui a vingt ans de plus. Ce que ce raccord temporel, aussi poétique que frappant, nous donne à voir c’est qu’il est des traumatismes qui font vieillir d’un coup.

La seconde figure d’inversion du film survient lorsqu’Antia disparait : à rebours de l’Odyssée où Ulysse laissait Télémaque grandir sans père, c’est ici l’enfant qui disparaît, et pour longtemps. Julieta reste derrière comme Pénélope à Ithaque, et sa vie n’est plus qu’un long tunnel d’attente (la caméra le dit à la faveur d’un travelling arrière). Quant à Antia, elle englobe dans un même ressentiment destructeur trois personnes qu’elle juge responsables de la mort de son père : sa mère, la maitresse de son père et elle-même. Alors, elle part mener sa guerre de(s) trois en faisant subir à sa mère la pire épreuve qu’un enfant puisse lui imposer : partir et ne plus lui donner de nouvelles. C’est une répétition, mais en plus radicale (le film évoque un fanatisme religieux laissé hors champ), de ce que Julieta avait elle-même fait subir à son propre père, qu’elle ne voyait plus, et à qui elle n’avait pas pardonné d’avoir refait sa vie. Voilà un film qui témoigne d’un regard aigu et délicat sur les relations parents-enfants (et notamment père-fille et mère-fille). Les nouvelles d’Alice Munro qu’il adapte n’y sont certainement pas étrangères, mais c’est bien Almodóvar qui regarde avec compassion l’inquiétude naissant dans l’oeil d’une mère quand elle observe sa fille réserver à son père les gestes les plus tendres.

Dans Julieta, Almodóvar recherche une épure formelle (sans atteindre toutefois celle de Parle avec Elle, son chef-d’oeuvre), qu’il double d’une constante volonté d’éclairer les actions de ses personnages en les rattachant à certaines grandes thématiques tragiques. Ce surlignement, presque pédagogique, peut parfois paraitre superflu (c’est la réserve que l’on émettra), ainsi dans la scène entre Julieta et la maitresse de Xoan à l’hôpital où les deux femmes formulent oralement ce que les images précédentes nous avaient déjà fait comprendre, mais il participe aussi de ce registre de clarté progressive dans lequel Almodóvar inscrit son film, jusqu’à ce magnifique plan final où la caméra s’envole littéralement pour montrer la vie d’en haut, des hauteurs où l’on voit tout. Car c’est bien vers les hauteurs qu’il faut aller pour échapper au sentiment de culpabilité, sentiment typiquement espagnol, qui est un Leviathan pouvant avaler une vie – c’est d’ailleurs un autre artiste espagnol, Goya, qui a su donner les images les plus effrayantes du Leviathan : souvenons-nous de ses tableaux de Colosse, de Géant et de Saturne mangeant ses enfants. Etre aspiré vers les hauteurs, c’est vouloir la liberté. A la fois épuré et romanesque, Julieta est un film très émouvant, dont les images resteront longtemps avec moi cette année.

Strum

PS : conformément à la tradition tragi-comique qui poursuit les films d’Almodóvar à Cannes, Julieta n’a reçu aucun prix au Festival de Cannes 2016. Peu importe, un palmarès n’est que la photographie hésitante d’un instant (sans compter ce qu’il y entre de compromis et d’objectifs inavoués), alors que la filmographie d’Almodovar lui conférera l’immortalité que Calypso avait proposée à Ulysse.

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7 commentaires pour Julieta de Pedro Almodóvar : sentiment de culpabilité et aspiration à la liberté

  1. FredMJG dit :

    Pedro n’a pas besoin de hochet. Cannes disparaîtra un jour sous les eaux tandis que son oeuvre perdurera 🙂

  2. Hâte de le voir. Les critiques sont bonnes. J’avais été hyper déçue par contre par Les amants passagers, un vrai OVNI dans sa filmo je trouve.

  3. Lulu dit :

    Merci pour cette belle critique. Les images du cerf et du train au ralenti, ainsi que la scène de la sortie du bain, m’ont beaucoup fait penser respectivement à l’ouverture de « Melancholia » de Lars VonTrier et la sortie de bain de Kirsten Dunst dans le même film.

    • Strum dit :

      De rien ! Je n’y avais pas pensé mais il y a de cela dans la sortie du bain de Kirsten Dunst effectivement. Je suis moins convaincu par le rapprochement avec l’ouverture de Melancholia et son esthétique de papier glacé. Je n’ai pas aimé Melancholia que j’ai également chroniqué sur le blog.

  4. Ping : Films préférés et bilan de l’année 2016 | Newstrum – Notes sur le cinéma

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