Il Giovedi de Dino Risi : un père et son fils

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Il Giovedi (1964) de Dino Risi est un film de la grande époque de la comédie à l’italienne. La Grande Guerre de Monicelli date de 1959, La Grande Pagaille de Comencini de 1960, Une vie difficile et Le fanfaron de Risi de 1961 et 1962, respectivement. C’est donc le troisième grand film de Risi en quatre ans. Il Giovedi raconte la journée que passe Dino (Walter Chiari) avec Robertino, son fils de 8 ans. Dino traverse une passe difficile : il n’a pas revu son fils depuis cinq années en raison d’un divorce prononcé à ses torts, il est au chômage et vit d’expédients, est endetté et se fait entretenir par Elsa, sa petite amie (Michèle Mercier). Et pourtant, Dino continue de fanfaronner, de prétendre mener grand train, de rouler des mécaniques devant les jolies italiennes qui croisent son chemin, de vivre comme s’il n’y avait ni lendemain, ni sanction de la vie. Dino est ce personnage type de l’italien hâbleur de la comédie à l’italienne (qui plongeait ce personnage de comédie dans des trames de drame), dont chaque mot est un mensonge, mais qui parle avec tellement de chaleur et de naturel que l’on comprend que pour lui, cesser de parler, c’est cesser de vivre.

Dans Une Vie Difficile, Risi associait ce personnage de fanfaron à l’évolution économique et sociale de la société italienne d’après-guerre, de sorte que son film était autant le portrait d’un homme que le portrait d’une époque, sans que l’on sache qui du premier ou de la deuxième avait engendré l’autre, ce qui était une façon de le dédouaner au moins partiellement. Dans Il Giovedi, Risi concentre son regard sur le seul personnage du père et sa relation avec son fils, faisant sortir du cadre de son récit tout ce qui n’est pas essentiel à cette relation, et ramenant le monde aux dimensions de l’amour filial, dans ce qu’il a de plus pur. Risi atteint ainsi une épure narrative qui bouleverse et que peu de films italiens ont approché. Car le film ne raconte presque rien : uniquement la journée d’un père avec son fils, narrée en une suite de scènes filmées en champ-contrechamp, où père et fils parlent, dans une voiture, au restaurant, à la plage. Un « jeudi » du quotidien en somme, comme le constate prosaïquement le titre original du film. Et il est étonnant de voir comment Risi, grâce à ses dons d’observation et sa compassion, parvient dans ce film à nous émouvoir avec ce « presque rien », à attirer notre attention sur certains détails (la petite amie s’occupe de Dino comme d’un enfant : regardons-le grogner et refuser de se lever dans la première scène ; c’est une réaction d’enfant) ou certains regards (Robertino, arborant costume et cravate, regarde son père comme si c’était lui l’adulte).

La beauté du film tient à ce que, peu à peu, au contact de son fils, Dino se dévêt de ses prétentions ridicules (comme le film de toute satire), de son égoïsme inconscient (la scène où il rend visite à sa mère qu’il n’a pas vu depuis six mois est à cet égard magnifique) et finit par avouer ses mensonges quand il réalise que son fils l’aime pour ce qu’il est, lui qui porte tant d’espoirs déçus, et non pour l’apparence de richesse et de réussite qu’il voudrait donner. Nous aussi finissons par voir Dino au travers des yeux indulgents et aimants de son fils et par observer ses travers avec compassion. Ces yeux d’enfant ne mentent pas, car le fils est admirable  de droiture. C’est la droiture de son fils qui sauve Dino de lui-même et le transforme sous nos yeux de personnage de comédie à l’italienne en père aimant. Il y a tant de scènes merveilleuses dans ce film où apparaissent seuls dans le cadre le père et le fils jouant ensemble (la scène dans le champ), tant de scènes criantes de vérité, tant de foi dans le pouvoir rédempteur de l’amour filial. Les acteurs, le père et le fils, sont formidables et ce que Walter Chiari rend d’abattage comique à un Alberto Sordi ou de charisme à un Vittorio Gassman, il le gagne ici en émotion.

On reconnait parfois les grands films à la force de leur plan d’ouverture ou de leur plan final. Ici, le plan final est superbe : on y voit Dino, galvanisé par l’amour de son fils, monter quatre à quatre, au son d’une chanson italienne à la fois joyeuse et mélancolique, un grand escalier dans la nuit, qui est pareil, en vérité, à l’escalier difficile de la vie. Avec Une vie difficile, Il Giovedi est le plus beau film de Dino Risi. Comment ne pas aimer un film où père et fils devisent de Jack London et discutent de la question de savoir qui a tué Liberty Valance dans le film éponyme de John Ford ?

Strum

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2 commentaires pour Il Giovedi de Dino Risi : un père et son fils

  1. modrone dit :

    Comme je suis de ton avis. Il giovedi, découvert il y a quelques années est excellent. Et Risi est quand même un grand. J’ai dû chroniquer plus ou moins Une vie difficile, Au nom du peuple italien, La marche sur Rome, L’homme aux cent visages. Ca s’est gâté, je trouve, avec les suites des Monstres. Je ne me souvenais pas de Jack London ni de Liberty Valance mais tu as raison. Rien que ça suffirait à inciter à voir Il giovedi.

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