Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy : « …préférez-vous entendre du Michel Legrand ? »

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Synthèse idéale entre la comédie musicale classique et la Nouvelle Vague, Les Demoiselles de Rochefort (1967) est le chef-d’oeuvre de Jacques Demy et l’un des chefs-d’oeuvre du cinéma français. C’est un film qui rend heureux, qui pourrait illuminer une journée un soir de pluie, redonner le goût de vivre après une rupture sentimentale, faire fondre les coeurs les plus endurcis.

A la comédie musicale américaine, Demy emprunte Gene Kelly et George Chakiris, les chorégraphies des numéros de danse en groupe, les mouvements de caméra à la grue, les couleurs flamboyantes (les façades et les volets de Rochefort furents repeint de couleurs vives). A l’esprit de la Nouvelle Vague tel que revu et corrigé par Demy, Les Demoiselles doivent le goût des jeux de mots, une espièglerie permanente, des références constantes à d’autres films dans des dialogues enchanteurs (en premier lieu, à ceux de Demy, Lola, Les Parapluies de Cherbourg, etc., mais pas seulement), une mélancolie sous-jacente qui transperce l’écran grâce à la sublime musique de Michel Legrand, composée sous l’égide couplée du jazz et du néo-romantisme (on confesse une prédilection pour la chanson de Solange, dont le lyrisme vous étreint). On ne sait ce qu’il faut admirer le plus dans ce film, de la réussite de l’ambitieux projet de départ (à savoir, faire une comédie musicale américaine – lesquelles sont habituellement cantonnées dans un studio où l’on peut tout contrôler – en extérieurs dans les rues d’une ville française transformée en plateau de cinéma – un oeil attentif à ce genre de détails décèlera d’ailleurs quelques faux raccords, de script et de lumière, inévitables scories de l’exercice) ou de la préservation du ton particulier et intime des films de Jacques Demy (à la fois heureux et mélancolique), qui non content de subsister au milieu des mouvements de caméra et des pas de danseurs, s’épanouit comme la corolle d’une fleur. Le travail du chef opérateur Ghislain Cloquet est ici remarquable ; il éblouit sans rien étouffer – étonnante carrière que la sienne, qui commença dans le documentaire (Nuit et Brouillard de Resnais), vit souffrir un âne pour Bresson (Au Hasard Balthazar), fit un saut chez Woody Allen (Guerre et Amour), pour finir par éclairer Tess de Polanski.

Dans les Demoiselles, Demy filme la vie comme un grand jeu de l’amour et des hasards, qui se déroule sur une scène et se dessine au gré des rencontres et des coïncidences. Il raconte (mais raconte-t-il ? On dirait qu’il regarde avec nous) un long week-end à Rochefort, qui commence avec l’arrivée de forains joyeux, se poursuit autour de soeurs jumelles musiciennes et danseuses qui sont les Demoiselles du titre (Catherine Deneuve et Françoise Dorléac, soeurs aussi dans la vie), nous fait rencontrer la mère de ces jeunes filles (Danièle Darrieux) et un marchand de pianos (Michel Piccoli), un marin blond et peintre (François Perrin) à la recherche de son idéal féminin, et Gene Kelly, qui apparait comme dans un rêve. Ils sont tous en partance, et semblent attendre quelque chose d’autre de la vie. « Attendre et espérer« , dit la devise du Comte de Monte-Cristo, qui est une devise de mélancolique. Voilà peut-être le secret de ce film Janus : c’est un film aux résolutions heureuses, mais parce qu’il définit la vie comme tributaire des rencontres que l’on fait (ou que l’on ne fait pas), il diffuse en même temps une mélancolie profonde. A cette nature double, répond le caractère double de sa mise en scène et de son découpage : à chaque scène en correspond une autre, avec des cadrages proches, en un jeu de miroir délicieux (autres miroirs : celui qui se trouve chez les Demoiselles, ainsi que Delphine et son tableau) : Delphine et Solange sont de vrais jumelles.

Ce film, ce sont toutes les promesses aperçues dans Lola de Demy réalisées au-delà de toute attente, ce sont les promesses de la Nouvelle Vague tenues. Inutile d’en dire davantage et d’épuiser les anecdotes, il faut y aller par soi-même. J’envie celle ou celui qui n’a pas encore vu Les Demoiselles de Rochefort, et qui découvrira l’un des plus beaux films que je connaisse.

Strum

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5 commentaires pour Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy : « …préférez-vous entendre du Michel Legrand ? »

  1. modrone dit :

    Comme je te l’avais dit nous l’avons passé après une douzaine de chansons de Michel Legrand dont les principales issues des films de Demy interprétées par une chanteuse et un pianiste. J’ai rarement vu des spectateurs aussi heureux, tant des chansons que du film. J’en avais parlé comme toi comme d’une synthèse parfaite, de rêve meme, quand les légendes de Singin’ in the rain et de West Side story rencontrent l’univers poétique et si « français » de Jacques Demy.

    • Strum dit :

      Oui, cela a dû être drôlement sympa, ta présentation. Tiens, c’est vrai, je n’ai même pas cité George Chakiris, je vais le faire (je voulais faire court ; c’est un film qui se passe de commentaires)

  2. princecranoir dit :

    « Un film Janus », voilà qui cerne à la perfection ce très beau (bon) film du regretté Jacquot. La joie e vivre dispensée par les chorégraphie, la fraîcheur des couplets qui chantent les aléas de la vie, de l’amour, de la mort (ce cher Dutrouz), le tout dans une Rochefort idéalisée, irréelle, une ville repeinte en décor de cinéma. Je vous défie aujourd’hui, une fois passé le pont transbordeur (tel Hutter franchissant les ravins de Transylvanie), de croiser des gens qui chantent et qui dansent dans les rues de la sous-préfecture de Charente-Maritime, même en vous promenant à l’ombre de la Corderie Royale ou sous les balcons de la mairie (ex-appartement pour danseuse et musicienne pétillantes). Les films de Demy ne sont jamais qu’une enfilade de rendez-vous manqués, de chimères qui jouent à cache-cache avec les sentiments, d’opportunités qu’on n’a pas su saisir. Je te rejoins évidemment pour crier (chanter) bien haut et bien fort qu’il faut à tout prix ne pas rater celle de voir (ou revoir) « les demoiselles de Rochefort ».

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