Les Infiltrés (The Departed) : Martin Scorsese aux prises avec le démon de la vitesse

Afficher l'image d'origine

Le cinéma de Martin Scorsese est un cinéma de la vitesse. Il met souvent en scène des personnages enivrés par la vitesse à laquelle se déroule leur vie, inconscients de ce qui se trame autour d’eux et des règles de la communauté (famille, clan ou milieu) qui s’imposent à eux. La grande affaire de son cinéma, c’est d’éviter que ce démon de la vitesse qui condamne ses personnages quand ils y succombent porte aussi préjudice à ses films. Dans les années 2000, plusieurs films de Scorsese ont donné l’impression qu’il survolait trop vite ses sujets (auparavant, dans Taxi Driver, Raging Bull, ou Le Temps de l’Innocence, la vitesse du découpage était au contraite porteuse d’intensité). Les Infiltrés (The Departed) (2006) est un film de cette période où il parvient à contrôler son penchant pour la vitesse.

Ainsi qu’aux yeux d’un voyageur dans un train, défile pour les personnages des Infiltrés le paysage de leur vie. Les lignes en sont brouillées, les frontières indéterminées, qui sont emportées par un mouvement perpétuel. Ce mouvement, c’est celui qu’imprime la vitesse à leur vie, dont l’engrenage s’est emballé, et qui ne connait plus ni accalmie, ni présent. Le film relate un jeu de dupe et de massacres entre la police et la mafia irlandaise à Boston, chacune ayant infiltré l’autre camp par l’un de ses hommes : Costigan (Leonardo Di Caprio) a infiltré la mafia ; Sullivan (Matt Damon) a infiltré la police. Ils sont chacun prisonnier de leur rôle, et si le second croit être maître de son destin, la pendule qu’actionne l’engrenage attend en réalité son heure pour revenir le frapper, comme les autres. Cette incapacité des deux principaux personnages du film à ralentir leur vie, à créer autour d’eux un espace temporel propice au présent et à la réflexion, est la cause d’un dérèglement des valeurs. La vitesse est l’amie du flou. Costigan, dont le caractère droit le prédestinait à reprendre le flambeau des valeurs détenu par le Capitaine Queenan (Martin Sheen) n’en peut bientôt plus de cette duperie et souhaite se retirer du jeu pour recouvrer son identité perdue. Sullivan, créature du parrain Costello (Jack Nicholson), a lui déjà franchi l’étape suivante : il vit dans un monde déréglé, où les frontières entre les valeurs n’existent plus. Seul compte pour lui la fidélité au clan, mais elle aussi est déréglée : bien et mal forment un concept qui lui est étranger, à l’instar du Stavroguine de Dostoïevski.

Ce dérèglement produit par la vitesse est la cause d’un questionnement sur l’identité, qui est l’autre pôle du film. Car quand l’homme ne peut plus distinguer les lignes du monde qui l’entoure, la conscience de la nature du monde s’estompe ; or, sans cette conscience de l’extérieur, comment pourrait-on avoir conscience de soi-même, de qui l’on est, de son identité ? Cruelle et révélatrice est la scène où Costigan face à son double Sullivan, dit que tout ce qui l’intéresse, c’est de récupérer son nom, pour pouvoir enfin se nommer lui-même. Dans le monde nouveau, les gardien de l’ancienne dichotomie périmée (bien/mal) n’ont plus leur place ; le gardien de l’ordre ancien (Queenan) doit disparaitre, le tenant de l’inversion des valeurs (Costello) doit le suivre. La vitesse est l’ennemi des valeurs, des anciennes distinctions mises en place. Elle est l’amie du rat rapide, qu’elle aide à grimper métaphoriquement en haut du Capitol de Boston. Ceux qui s’adaptent le mieux (Damon jusqu’à la dernière scène), Wahlberg en vengeur quasi-masqué, devenu franc-tireur, sont bien ceux qui sont à la marge, qui ont appréhendé la disparition des règles et des cadres anciens, et qui s’en sont affranchis pour tenter d’imposer leur propre loi. The Departed est un film d’une infinie noirceur, où la rédemption n’existe pas : dans le monde nouveau, Scorsese semble ne plus croire à rien – à cet égard, le titre original, The Departed (que l’on pourrait traduire par « Les morts » ou « Les condamnés »), est bien plus évocateur que le prosaïque titre français.

Le montage de Thelma Shoonmaker rend compte de cette fragmentation de la temporalité de ce film livré au démon de la vitesse. Montages parallèles constants, retours en arrière, émiettement du temps avec ces faux raccords au milieu de scènes qui appelaient le plan séquence. Toujours lisible, c’est un montage en parfaite harmonie avec le propos de Scorsese, et avec sa conception du cinéma. « Gimme Shelter » chantent les Stones dans la bande son. Mais il n’y a justement plus d’abris pour ceux qui courent et ne s’arrêtent jamais.

Strum

PS : Les Infiltrés est un remake d’Infernal Affairs (2002) de Andrew law et Alan Mak, qui s’est décliné en une trilogie de films ayant bonne réputation (du moins les deux premiers).

Publicités
Cet article, publié dans cinéma, cinéma américain, critique de film, Scorsese (Martin), est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Les Infiltrés (The Departed) : Martin Scorsese aux prises avec le démon de la vitesse

  1. 2flicsamiami dit :

    Excellent analyse, comme toujours avec toi 🙂 Je n’avais pas appréhender cet (excellent) film sous cet angle, ce qui me pousse forcément à le redécouvrir.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s