Love & friendship de Whit Stillman : du coeur et des apparences (Jane Austen au cinéma)

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Jane Austen et sa chère soeur Cassandra moururent vieilles filles. On peut supposer que l’une ou l’autre en éprouva quelque regret, sans compter les jugements peu charitables que fît naitre cet état dans leur entourage. Sans doute renforcèrent-ils la conviction tôt ancrée chez Jane Austen qu’il convenait de se moquer d’un monde factice (ce dont elle ne s’est jamais privée), où les apparences sont trompeuses, et où les qualités des uns et des autres ne sont pas toujours en rapport avec leur situation sociale. Il est donc justice que dans ses livres, Jane Austen ait souvent, par compensation, mis en scène des jeunes femmes intelligentes et volontaires triomphant du carcan social et juridique de l’Angleterre de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle.

Love and Friendship (2016) de Whit Stillman, qui vient de sortir en France, est une adaptation de Lady Susan, une nouvelle de jeunesse d’Austen écrite en 1794 sous une forme épistolaire. C’est l’histoire d’une très belle veuve (Kate Beckinsale joue le personage éponyme) qui entreprend tout à la fois de se remarier, de marier sa fille (aux partis les plus riches) et de continuer à voir son amant. Ce qui lui demande beaucoup d’efforts, autant de dissimulation et peu de scrupules. Stillman parvient fort bien à restituer l’humour caustique de Jane Austen et à donner vie à plusieurs personnages austeniens types. Son film consiste en une suite de dialogues, ce qui est autant la conséquence de l’origine épistolaire du récit (chaque dialogue remplaçant une lettre) que le reflet de la manière de Stillman empruntant à Austen, car les oeuvres de cette dernière sont très dialoguées. On rit souvent, notamment grâce à Sir James Martin, l’imbécile heureux de l’histoire, et on s’amuse des sous-entendus et de l’aplomb de Lady Susan, qui n’a de cesse de substituer aux « faits » le jeu des apparences – elle a compris que dans la société, seul le paraître compte. En somme, grâce au ton austenien de l’ensemble (ton qui semble naturel à Stillman si l’on en juge par son précédent film, Damsels in distress, parodie de film de campus aux traits moqueurs volontairement grossis), on suit le film avec beaucoup de plaisir jusqu’à sa conclusion heureuse : le seul pour lequel les choses ne se passent pas aussi bien que prévus étant précisément l’imbécile heureux qui ne peut s’apercevoir qu’il est le dindon de la farce. Conclusion fort peu « morale » pour l’époque, mais tout à fait dans l’esprit de Jane Austen, qui était sans illusion sur le monde et n’aimait guère les professeurs d’une morale à géométrie variable (Mr. Collins, dans Orgueil et Préjugés, en est un magnifique spécimen).

Cette autre conception de la morale, c’est probablement ce qui séparait la jeune romancière anglaise de Choderlos de Laclos, l’auteur du grand roman épistolaire de l’époque, que Jane Austen ne pouvait que connaitre  : Les Liaisons Dangereuses (1782). Chez Laclos, la jolie veuve au fort caractère qui défie le monde, c’est la Marquise de Merteuil et elle est aussi indomptable, aussi dissimulatrice, que Lady Susan. « Qu’après m’être autant élevée au-dessus des autres femmes par mes travaux pénibles, je consente à ramper comme elles dans ma marche, entre l’imprudence et la timidité ; que surtout je puisse redouter un homme au point de ne plus voir mon salut que dans la fuite ? Non, Vicomte, jamais. Il faut vaincre ou périr » écrit la Marquise à Valmont, et certainement Lady Susan ferait sienne ces paroles. Cependant, chez Laclos, morale catholique oblige, la Marquise est mal payée de ses manigances et subit un châtiment terrible. Rien de telle chez Jane Austen (protestante et fille de clergyman), sa très charmante Lady Susan trompe et ment avec le sourire, mais elle fait moins de mal que la marquise de Merteuil et surtout triomphe à la fin : elle et sa fille épousent des hommes riches (comble du bonheur, sa fille y ajoute l’amour). Epouser un homme riche, c’est aussi ce qui assure le triomphe social d’Elizabeth à la fin d’Orgueil et Préjugés de Jane Austen. Car en Angleterre, l’argent ne brûle pas les mains, il n’est pas objet d’opprobre comme en France, où les injonctions bibliques se sont sécularisées pour prendre la forme d’une certaine aversion envers l’argent. Peu importerait à Jane Austen ces considérations abstraites et françaises : elle leur opposerait les raisons de vivre de ses héroïnes, qui ont besoin d’argent pour assurer leur sécurité materielle afin de ne pas être à la merci des autres, afin de jouer elles aussi le jeu social du paraître – autant que les hommes – ce qu’elles firent historiquement avant les femmes françaises. Si en France on jette trop souvent un regard réprobateur sur la réussite sociale, ce que l’on a tendance à cacher en Angleterre, en revanche, et ce qui pourrait faire objet de scandale, c’est la passion, le coeur : et c’est pourquoi de tout le film de Stillman, on ne voit presque pas Lord Manwaring, l’homme qu’aime Lady Susan, et pour qui elle manque tout perdre. Admettre cet amour serait pour elle un aveu de faiblesse dans cette société du paraître, alors elle le cache, veut faire croire qu’il est simplement son ami (tout est dit dans le titre « love & friendship », d’ailleurs tiré d’une autre oeuvre de jeunesse d’Austen), autant pour se protéger que pour protéger son amour, en se mariant avec un autre pour être tout à fait libre : même si personne n’est dupe à part son mari, les apparences sont sauves, de même que la morale selon Jane Austen.

Strum

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9 commentaires pour Love & friendship de Whit Stillman : du coeur et des apparences (Jane Austen au cinéma)

  1. Sorel dit :

    Bonjour, merci pour cette analyse. je suppose que tu as aimé le film même si tu ne le dis pas expressément. Il ne faut pas que je le loupe car j’adore les romans de Jane Austen. A bientôt.

  2. Alice dit :

    Très intéressante ton analyse sur la morale et je trouve d’autant plus dommage que le réalisateur se soit permis de changer la fin de l’histoire.

    • Strum dit :

      Bonjour et merci pour ton commentaire et ta propre critique sur ton site. J’aime bien ta mise en perspective qui rappelle tout ce que le film doit à Austen et les changements apportés par Stillman. Comment finit Lady Susan d’Austen (je ne l’ai pas lu et ne sais plus) ?

      • Alice dit :

        Ah bein non, il faut le lire!!!
        Bon allez… Il n’y ni histoire de bébé, ni indice sur l’avenir de Lady Susan et Manwaring il me semble. On sait seulement qu’elle épouse Sir James Martin et pour le coup, on comprend bien que la plus punie, c’est elle, ce que le réalisateur atténue beaucoup ici, changeant la morale de l’histoire selon moi. Quant à Reginald et Frederica, Jane Austen nous dit qu’il est plus que probable qu’ils finissent ensemble dans un futur plus ou moins proche, c’est tout.

  3. princecranoir dit :

    Je découvre le cinéma de Stillman par cette adaptation (et j’ai du coup très envie de partir explorer le reste). Il me semble que son style rend grâce au ton pince-sans-rire de mademoiselle Austen, pour le plus grand bonheur du spectateur que je fus (et de ses zygomatiques). J’ai évidemment pensé comme toi à Merteuil en découvrant cette Lady Susan, mais parée d’un charme qui ne la rend nullement détestable. L’accompagnement musical d’ouverture nous ramène aussi vers Kubrick qui, très certainement, aurait goûté à sa manière cette subtile satire des mœurs des gens de la haute.

    • Strum dit :

      Un film plein de charme en effet, on est bien d’accord. Je n’avais pas pensé au rapprochement avec Kubrick, qui me semble quand même avoir un style moins léger, même s’il aurait certainement gouté la satire.

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