La nuit nous appartient de James Gray : mais le clan possède l’individu

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Film grave, qui marie comme tous les films du réalisateur le classicisme hollywoodien et un certain maniérisme issu d’une mélancolie plus européenne, La nuit nous appartient (2007) de James Gray explore la question clef de sa filmographie, que l’on retrouve aussi bien dans The Yards, que dans Two Lovers : peut-on échapper à sa famille, à son milieu, au clan qui vous a vu naître ? Un individu peut-il s’émanciper de sa communauté quand celle-ci est historiquement marquée et traditionnelle, à l’instar de la famille juive de Gray, qui fuya les pogroms russes pour s’installer à Brooklyn ?

La Nuit nous appartient narre l’histoire de Bobby (Joaquin Phoenix, tout en fébrilité et douleur rentrée), un gérant de boite de nuit qui a mis sa famille à distance, et en particulier son père Burt Grusinsky (Robert Duvall) et son frère Joseph (Mark Wahlberg), tous deux officiers de police. Pour marquer son émancipation, il a pris le nom de jeune fille de sa mère, Green. Bobby appartient maintenant, croit-il, au monde de la nuit et du désordre. Mais bientôt, le destin s’en mêle et Bobby est contraint de se rapprocher de son père et de son frère, au grand dam de son amie Amada (Eva Mendès).

Du point de vue de la maitrise du récit, La Nuit nous appartient n’est pas un film aussi abouti que The Yards, grand film où la gravité naturelle de Gray se faisait épure. Ici, le récit est plus clairement divisé en blocs, en actes, qui sont ceux d’une tragédie, et plus précisément de la tragédie grecque qui nous contemple du fond des âges. Le mariage du classicisme hollywoodien et du maniérisme occasionne parfois des embardées, certaines un peu discordantes (ainsi, ce plan au ralenti d’Eva Mendes s’avançant dans un couloir, comme une image mentale qui parait avoir été rajoutée en post-production pour étoffer un personnage un peu sacrifié) d’autres fois sublimes (cette poursuite en voiture sous la pluie, superbe de virtuosité, même si à entendre Gray le tournage en fut fastidieux). Mais c’est bien le classicisme du récit qui finit par l’emporter, un récit qui prend les allures d’un destin inéluctable pour Bobby, si bien qu’il se retrouve obligé de mener la vie dont il ne voulait pas. Il ne s’appartient plus, il n’appartient plus ni à la nuit, ni au désordre ; c’est le clan qui le possède.

Phoenix entre dans la police parce qu’il n’a pas le choix, comme Oreste en son temps n’avait pas le choix dans l’Orestie d’Eschyle quand il lui fallait venger son père. Gray puise dans la tragédie grecque, influence patente chez lui, l’idée que la famille, la tribu, le clan priment sur les choix de l’individu. Il fait appel à une conception primitive de l’humanité, où le libre arbitre de l’individu n’existe pas et où le prix de la liberté, c’est la mort du père. Ici, la vie devient destin et le sang appelle le sang. En tant que membre d’une famille de policiers, Phoenix est tenu par les liens du sang ; en entrant dans la police, il reconnait cette loi d’airain, comme s’il pliait l’échine devant un appel venu du fond des âges. Et c’est une autre loi primitive, celle du talion, dont Phoenix se prévaut à la fin du film quand il venge son père : en lui accordant le droit de se venger, et en montrant que la tribu policière l’accepte en son sein pour lui permettre d’exercer ce droit, Gray mène son projet jusqu’au bout de sa cohérence. C’est une conception que l’on pourra trouver pessimiste pour la liberté individuelle, ou empreinte de la noblesse de la piété filiale, selon que l’on penchera pour l’individu ou la communauté. Dans La nuit nous appartient, l’individu est enchainé, et le seul « I love you » qu’il peut proférer est tourné vers le frère, c’est-à-dire vers le clan.

Strum

PS : James Gray nous revient bientôt avec The Lost City Z, projet ambitieux au long cours que le réalisateur a enfin réussi à concrétiser. Espérons que ce film lui permettra de trouver un public aux Etats-Unis, où ses films n’ont jamais trouvé leur public à cause d’une distribution en salles insuffisante et d’une critique américaine rétive au style de l’auteur.

 

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5 commentaires pour La nuit nous appartient de James Gray : mais le clan possède l’individu

  1. ornelune dit :

    Magnifique tragédie en effet. L’ouverture dans la boîte de nuit est très belle, musique, photo, attitudes. Eva Mendes des plus sensuelles.

  2. Strum dit :

    Oui, belle ouverture, qui pose le décor du monde Bobby. Eva Mendes est très belle, mais son rôle est un peu sacrifié (ou sous-écrit) dans cette tragédie familiale où les hommes sont au premier plan.

  3. 2flicsamiami dit :

    L’unique film de James Gray que j’ai pu voir, et un très beau polar, abritant une captivante poursuite parmi les plus réussies de l’histoire du cinéma (aux côtés de celles de French Connection et Police Féderal Los Angeles).

  4. Ping : The Lost City of Z de James Gray : chimère et voyage intérieur | Newstrum – Notes sur le cinéma

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