La Nuit américaine : le cinéma selon François Truffaut

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La Nuit américaine (1973) : ou comment François Truffaut filme à Nice, aux studios de la Victorine, le tournage d’un film intitulé « Je vous présente Pamela » réalisé par Ferrand, alter ego du réalisateur incarné par Truffaut lui-même, joué par Jean-Pierre Léaud (l’autre alter ego, au second degré), mis en musique par le fidèle George Delerue, avec Jean-François Stévenin en assistant réalisateur des deux côtés de la caméra. C’est un film sur le cinéma (un des plus beaux) qui fait aimer le cinéma. Qui parvient à un point d’équilibre où s’unissent, en une harmonie de formes rendant heureux, le lyrisme et la tendresse du cinéma de Truffaut, les images poétiques suscitées par ses aphorismes sur le cinema (« Les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse. Il n’y a pas d’embouteillages dans les films, il n’y a pas de temps morts. Les films avancent comme des trains, tu comprends ? Comme des trains dans la nuit. Les gens comme toi, comme moi, tu le sais bien, on est fait pour être heureux dans le travail de cinéma « ) et l’intérêt d’un documentaire sur un tournage de film où les péripéties du tournage (crises de nerf de stars – le beurre en motte !, costumes envoyés au mauvais endroit, panne de courant, plan de travail à revoir, marivaudages, séances de rushes collectives), deviennent le sel de la vie, la raison de vivre du réalisateur (« Qu’est ce qu’un metteur en scène ? Un metteur en scène c’est quelqu’un à qui l’on pose sans arrêt des questions à propos de tout. Quelquefois il a les réponses, mais pas toujours »).

Le film lui-même épouse dans sa forme les hauts et les bas d’un tournage, avec ses moments moins heureux ou moins inspirés (les scènes entre un Jean-Pierre Léaud fébrile et amoureux et une Dani qu’il fatigue sont les moins bonnes du film, Truffaut soulignant de manière un peu appuyée l’immaturité de l’acteur) et ses moments de grâce, qui coïncident systématiquement avec l’utilisation parcimonieuse (et d’autant plus marquante) de la sublime musique de Delerue. Que dire de cette musique de fête qui n’en déflore pas la beauté ? Le morceau de choix, c’est le bien dénommé Grand Choral, mélange de fugue et de concerto de trompette, inspiré de Bach mais aussi de Haendel, où la polyphonie des différentes lignes mélodiques renvoie aux multiples émotions que l’on ressent en l’écoutant. La première utilisation complète du Grand Choral arrive au milieu du film. Truffaut vient de dire en voix-off, de son ton neutre habituel : « Le cinéma règne ». Commence alors un extraordinaire montage de plans de tournage d’une durée de deux minutes et quinze secondes, sans autre son que la musique du Grand Choral, mixée en avant. C’est un moment exaltant, que l’on voudrait revoir en boucles, qui fait chavirer le cours du film, qui prend alors son véritable envol. C’est comme si le lyrisme de la musique rendait soudain compte de l’émotion dissimulée derrière la voix toujours contrôlée de Truffaut. La caméra, avec beaucoup d’élégance et de dextérité, voyage d’un monde à l’autre, des coulisses du tournage au monde du film tourné et vice-versa (très beau travail du chef-opérateur Pierre-William Glenn).

L’autre caractéristique du film, c’est la rapidité de ses changements de registre. Voyez la séquence du chat qui doit laper le lait, scène de tournage où se chamaillent les personnages de Bernard Menez et Nathalie Baye, et qui appartient au registre comique. Elle est suivie immédiatement après d’une scène empreinte d’émotion où le mari âgé de Julie Baker (Jacqueline Bisset aux yeux d’eau) est accompagné à l’aéroport par Alexandre (émouvant Jean-Pierre Aumont), ancienne gloire du cinéma et vieux beau du film. Les deux hommes devisent dans la voiture, au son de la musique de Delerue, jouée cette fois en sourdine. Ils parlent de la fragilité des acteurs et des actrices, toujours en quête de réconfort et du jugement positif d’autrui. Mais leurs regards vagues les trahissent : au fond, ils pensent à autre chose. Tous deux au seuil de la vieillesse, ils pensent à leur jeunesse, à l’attrait de la jeunesse : l’un pense à la jeune épouse qu’il a laissée derrière lui, l’autre au jeune homme qu’il vient chercher à l’aéroport. C’est une scène de quelques secondes mais qui distille une émotion intense.

Emouvantes de même, les scènes de rêve en noir et blanc, où Truffaut enfant vient voler des photos de Citizen Kane. Lorsqu’il repart, au fond du cadre, luit une enseigne dans la nuit : « surdité », comme une condamnation à venir. C’est le futur solitaire qui attend l’enfant et auquel il échappe grâce au cinéma. Car le Ferrand du film est à moitié sourd, il porte un sonotone à l’oreille gauche. A l’instar des personnages des tableaux de Modigliani qui ont un oeil tourné vers leur for intérieur, l’oreille gauche de Ferrand, son oreille interne, est tournée vers son monde intérieur : elle est uniquement à l’écoute de ce monde que le cinéma mettra en images.

La Nuit américaine : pourquoi Truffaut a-t-il appelé son film ainsi ? D’un point de vue technique, une nuit américaine consiste à poser un filtre sur l’objectif pour créer l’illusion qu’une scène filmée le jour s’est déroulée la nuit. Ainsi en va-t-il de l’accident de voiture du film dans le film. Mais ce titre est aussi une manière de définition du cinéma : le cinéma est une nuit américaine car il « filtre », en une illusion si complète qu’elle parait vraie, tout ce que la vie charrie de contradictions, de lourdeurs, de souvenirs mauvais et d’attentes déçues, pour n’en garder que les émotions les plus fortes, celles qui composent une histoire. Il peut transcender la vie au point de changer le jour en nuit, et la nuit en jour. Un film est un monde clos qui fait sens (c’est l’illusion suprême du cinéma) là où le sens de la vie se trouve plus difficilement.

En mai 1973, Godard écrivait à Truffaut : « J’ai vu hier La nuit américaine. Probablement personne ne te traitera de menteur, aussi je le fais. […] Menteur, car le plan de toi et de Jacqueline Bisset l’autre soir chez Francis n’est pas dans ton film, et on se demande pourquoi le metteur en scène est le seul à ne pas baiser dans La nuit américaine. » Inutile de citer le reste de la lettre, qui est de la même eau, puisée à la source de l’envie (Godard, alors dans sa période Mao, s’y plaint de ce que l’argent utilisé dans les productions de ses collègues le prive de la possibilité de réaliser ses propres films et demande à Truffaut, en cherchant à le culpabiliser, d’entrer en co-production avec lui pour « que les spectateurs ne croient pas qu’on fait des films que comme [Truffaut] »). On connait la lettre vengeresse que Truffaut lui a adressée en retour où il l’accuse en termes fleuris « d’aimer les masses » mais pas les individus, pas les personnes. Passons.

On aurait envie de répondre à Godard que d’un point de vue dramaturgique, si Truffaut s’était filmé couchant avec Jacqueline Bisset, cela aurait complètement déséquilibré La Nuit américaine (film au ton joyeux pour l’essentiel, aux accents nostalgiques parfois, où les vicissitudes de la vie sont vaincues par la beauté du cinéma) à la fois d’un point de vue structurel et du point de vue du ton, car Truffaut tombait amoureux de ses actrices et la passion de son amour aurait dévoré le film, aurait modifié l’axe autour duquel il pivote. Je vous présente Paméla, le film dans le film, est un drame, non La Nuit américaine. Pire encore, cette accusation d’être un « menteur », qui aurait bien fait rire un Fellini, qui s’affirmait grand menteur justement parce qu’il était cinéaste, et qui fait mine d’ignorer le sens d’un film qui prétend justement que le cinéma peut transformer le jour en nuit. Tout metteur en scène est un « menteur » (pour autant que cela veuille dire grand chose dans le contexte d’un film), Godard pas moins qu’un autre (et même plutôt plus selon Truffaut) puisque le cinéma consiste à faire du vrai avec du faux, à porter la vision d’un artiste, et non à filmer le réel (qui ne peut être restitué dans sa totalité dans un plan, qui n’est qu’un point de vue). Et puis, Truffaut ne se donne pas toujours le beau rôle dans La Nuit américaine (voir ainsi la manière dont Ferrand réutilise dans son film, sans aucun scrupule la confession de Julie sur sa vie privée, car pour lui seul compte le cinéma). Peu importent donc ces accusation mesquines et dérisoires, ces querelles de chapelles ; elles s’évanouissent dès que l’on regarde La Nuit américaine, que l’on se laisse emporter, sur les ailes de la musique de Delerue, par son énergie et sa croyance dans les pouvoirs du cinéma, croyance d’autant plus méritoire que Truffaut sortait de deux échecs commerciaux sans appel (le très beau Les deux anglaises et le continent (1971) et Une belle fille comme toi (1972)).

Strum

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21 commentaires pour La Nuit américaine : le cinéma selon François Truffaut

  1. modrone dit :

    Il y a si longtemps que je ne l’ai pas revu. mais ton billet est remarquable, notamment cette variation sur le mensonge et cette allusion au grand menteur de Rimini. Et Delerue a si bien compris Truffaut. Et le cinéma dans le cinéma a donné quelques perles, des Ensorcelés à Nous nous sommes tant aimés, de La dame sans camélias à La Comtesse aux pieds nus, du Mépris à Quinze jours ailleurs.

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    • Strum dit :

      Merci de ton commentaire. 🙂 Oui, il y a plusieurs très beaux films sur le cinéma – La Nuit américaine est probablement mon préféré sur ce thème avec Les Ensorcelés et Chantons sous la pluie.

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  2. kawai dit :

    oh la la les mecs arrêtez de vous pignoler sur Truffaut et son mini-mi insupportable !

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    • Strum dit :

      S’agissant de son mini-mi, comme tu l’appelles, Truffaut ne se prive pas d’en faire le portrait d’un acteur égocentrique et immature dans La Nuit américaine, qui met en danger le tournage du film.

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  8. J.R. dit :

    Je viens de regarder Peau Douce (1964), qui m’a vraiment assommé… je le trouve ennuyeux, faux et maniéré… je me disais que si j’adorais Les 400 coups – le film autobiographique de tout cinéphile qui se respecte – que lorsque je pensais à Une femme est une femme, Le Petit Soldat, aux Carabiniers, à Bande à part (un film de dilettante nullissime), à Cécile et Julie vont en bateau, qui est simplement débile, je me disais, quand même, que ces menteurs d’italiens avaient réalisés des films d’une autre trempe – le vrai pendant du cinéma Hollywoodien – et que la Nouvelle vague bénéficiait surtout de sa propre auto-promotion, du prestige français. Pour moi la nouvelle vague c’est la fille illégitime d’André Bazin et d’André Breton, il y a, je trouve autant un réalisme de principe qu’un goût prononcé pour l’imaginaire surréaliste, c’est évident : Paris, le hasard, l’amour, l’errance… La Nouvelle Vague c’est Nadja filmée caméra à l’épaule.

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    • Strum dit :

      Tu es dur, même si je préfère aussi le cinéma italien de l’époque. J’avais beaucoup aimé La Peau Douce, mais je ne l’ai pas vu depuis 25 ans. Il faudrait que je le revois. Il y a beaucoup de choses à redire sur la nouvelle vague, y compris sans doute sur les dithyrambes excessifs qu’elle a provoqués mais ce qui me frappe surtout aujourd’hui c’est à quel point elle fut le fait de cinéastes différents, ce qui fait qu’on ne peut pas vraiment la considérer comme un bloc malgré son appellation. Mais ta formule finale est intéressante et me donne envie de lire Nadja qui trône dans mon entrée parmi mes livres à lire depuis près de vingt ans je crois.

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      • J.R dit :

        J’adore Nadja et l’Amour fou de Breton, et au-delà des fondements du surréalisme, que je trouve infondé… ce sont deux livres qui ont forgé une partie de ma personnalité. Ils sont ma face nocturne je pense. Je n’ai pas été sévère, revois Bande à part… c’est vraiment pas génial! Si tu tiens jusqu’au bout….

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        • Strum dit :

          Bande à part, c’est un des Godard que je n’ai jamais vus, mais c’est prévu. 🙂

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        • Strum dit :

          Sinon, j’ai une dent contre Breton depuis que j’ai lu ses manifestes du surréalisme (on y trouve certaines pages niaises sur Hegel d’autres pas loin de l’irresponsable sur le meurtre gratuit), mais c’est décidé, je me mets à Nadja, cela fait trop longtemps qu’il faut je le lise. Merci de m’en avoir redonné envie.

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          • J.R dit :

            Je vais te mettre à l’aise, j’ai adoré Breton… (le meurtre gratuit c’est de l’esbroufe comme les provocations de Buñuel dans L’âge d’or, et son infanticide)… puis j’ai détesté le surréalisme. Malgré tout, j’ai comment dire, grâce à mes lectures, jeune homme, de presque tout ce qu’à écrit Breton eu une espèce de formation intellectuelle, j’ai avec lui un point commun : je suis curieux de tout, et j’ai envie de tout connaître. Je me suis un peu réconcilié aujourd’hui avec deux passions de jeunesses, reniées par la suite : Breton et Ferré… il faut savoir que je suis assez conservateur comme garçon : )

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            • Strum dit :

              Je comprends très bien. C’était Camus qui joua ce rôle pour moi quand j’étais jeune adolescent (je préférais son style limpide au style tarabiscoté de Breton) et je garde encore beaucoup d’affection pour lui (certes, Camus n’a rien à voir avec Breton).

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  9. J.R dit :

    Pardon de revenir ici, mais finalement je n’avais pas clairement expliqué ce qui m’avait agacé avec La Peau Douce : ben c’est la prétention d’un certain cinéma à dénoncer les artifices des autres, alors que soi-même on les pratiques : qui croit au couple formé par l’inconsistant Jean Dessailly et la sublime Françoise Dorléac…À mon âge c’est impossible. Des essayistes stars photographiés à leur arrimage ça n’a jamais existé – à part peut-être Michel Onfray qui publie un livre tous les mois… c’est beaucoup trop pour être honnête. Tout est terriblement emprunté, jusqu’au crime de l’épouse. Hélas les femmes tuent rarement les maris infidèles, parce qu’elle-même les trompent… ha si les hommes savaient! Il faut être deux pour « aimer »… C’est un film de provocations très petit bourgeois, et qui paraît à la fois trop excessif et trop sage… et surtout il est exsangue. Pour rester dans les clous : La Nuit américaine me semble parfaitement incarner cette mise en abîme du cinéma sur lui-même qu’a pu incarner la nouvelle vague… avec de très bons moments c’est évident : je pense surtout aux 400 coups et au Mépris, à Pierrot le fou ou Alphaville dans mes bons jours (je crois que j’aime Chabrol mais presque aucun de ses films : ))

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    • Strum dit :

      Tu es toujours le bienvenue ici. Il ne faut pas chercher la vraisemblance je crois dans le romanesque parfois affecté de Truffaut. Encore une fois, j’ai vu le film il y a très longtemps, mais ce qui m’avait touché à l’époque, c’est justement que le film est paradoxalement sincère. Truffaut y parle de lui, en filmant son propre appartement, et en imaginant comment pourrait réagir sa femme à ses propres escapades un jour. Pour ma part, j’aime bien Chabrol, y compris certains de ses films. 🙂

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    • J.R. dit :

      j’avais dû penser à « arrivage » et « atterrissage » et ça a donné « arrimage » ???… lorsqu’on veut être dur avec un film il faut être irréprochable ; ) c’est raté!
      … oui sinon pour le romanesque!

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