Blue Jasmine : la femme figée de Woody Allen

Retour de vacances passées à admirer la mer. Sevré de films, le cerveau plein de langueurs et de regrets des embruns, les doigts rouillés, je donne ici une ancienne critique légèrement remaniée de Blue Jasmine de Woody Allen.

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Blue(s), bleue, couleur de la dépression, couleur des soliloques que Jasmine fait entendre dans la rue, couleur de la baie de San Francisco où s’est suicidé le Martin Eden de Jack London (et par contamination, Jack London lui-même, imitant son alter ego littéraire), couleur des yeux de Jasmine et portail de son monde intérieur, où ont germé ses rêves de jeune femme naïve que la réalité a dévorés.

Blue Jasmine (2013) est un des bons films de Woody Allen de sa période des années 2000. L’espèce de misanthrophie triste qui caractérise plusieurs films de cette période y cède la place à un regard plus équitable pour Jasmine (Cate Blanchett), une femme de la haute bourgeoisie de l’Upper East Side, dont la vie s’écroule le jour où son mari financier (Alec Baldwin), lointainement inspiré de Bernard Madoff, est arrêté et condamné pour malversations financières. Ruinée et contrainte de quitter New York, elle va vivre chez sa soeur à San Francisco. Personnage quasi-fitzgeraldien, Jasmine a vécu trop longtemps parmi les « bienheureux« , frivole et légère, ne s’occupant de rien et fermant les yeux sur les combines de son escroc de mari ; elle s’avère aussi peu désireuse qu’incapable d’accepter sa nouvelle existence au sein de la working class de San Francisco. C’est avec un grand dédain qu’elle regarde sa soeur et son fiancé mécanicien (Allen s’avère lui aussi plus à l’aise pour évoquer l’Upper East Side où il vit que la working class de San Francisco auquel il prête une vulgarité forcée – il n’est plus dans son élément et le rythme particulier de ses dialogues, apposé artificiellement chez d’autres, ne convient plus). Jasmine ne réalise pas qu’elle est maintenant une « damnée » (une absence de lucidité caractéristique de certaines héroïnes fitzgeraldiennes) et que cette autre vie qu’elle découvre (qui lui était cachée ou qu’elle refusait de voir) appelle des efforts (elle doit travailler comme tout un chacun) qu’elle n’est pas en mesure de fournir. Ses rêves ne pourront que la condamner un peu plus, ses illusions que la tuer à petit feu.

Blue Jasmine est un film plus proche du réel que les films alléniens pleins de fantaisie de la grande époque où les rêves sont pour les personnages des issues de secours. Ici, le rêve est devenu un mensonge mortel qui rend la réalité impossible à appréhender. C’est un film en équilibre instable, comme la vie de Jasmine. Cet équilibre instable se décèle dès les premières minutes du film, qui oscillent entre la comédie et autre chose de plus mélodramatique, avant que cet autre chose ne prenne définitivement le dessus. En équilibre instable aussi le personnage de Jasmine entre folie et volonté de s’en sortir, même si elle n’aspire qu’à retrouver ce paradis fitzgeraldien qu’elle a quittée et non à travailler pour vivre, entre passé fané et futur brouillé. En équilibre encore le jeu de Cate Blanchett, remarquable dans chacune des scènes du film où elle apparait, semblant naviguer par moment vers le surjeu ou l’excès, mais parvenant toujours à solliciter in extremis la compassion du spectateur. En équilibre enfin, la structure du film, oscillant via une dizaine de flashbacks entre passé et présent, entre ce qui n’est plus (le mariage avec cet avatar de Bernard Madoff), et ce qui explique le présent (intelligence du scénario qui révèle le plus important à la fin du film seulement, avec Jasmine signant son propre arrêt de mort sans bien réaliser ce qu’elle est en train de faire), et ce présent qui court de plus en plus vite, on le pressent, vers un point de non-retour. Au fur et à mesure que se défait le maquillage de Jasmine, qui était comme le vernis qu’elle a apposé sur le monde, se défont sa vie et son esprit. Ce point de non-retour, il est coché par Jasmine elle-même dans un geste de défi à la réalité (voir cette dernière scène devant sa soeur), un geste digne de la grande tradition du mélodrame américain, mais qui apparait aussi comme la dernière folie bravache d’une femme perdue. Jusqu’au bout Jasmine fait du sur place. Elle est incapable de s’adapter aux circonstances, qui changent sans elle. Elle ne les perçoit même plus. Elle rejoue encore et encore le même rôle de personnage sophistiqué mais creux de femme de l’Upper East Side, qui reste figée sur le quai des apparences alors que le train de la réalité a depuis longtemps quitté la gare.

Strum

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15 commentaires pour Blue Jasmine : la femme figée de Woody Allen

  1. Ronnie dit :

    Aaaah l’Upper East side ……. 🙂
    ‘J’emmerde les vieilles friquées du Upper East Side avec leurs foulards Hermès et leurs artichauts de chez Balducci à 50 dollars pièce, qui passent leur temps à se faire tirer la peau à coup de liftings, stretchings et autres conneries de ce genre. C’est de l’argent foutu en l’air, tu bluffes personne chérie.’
    Bonne journée Strum

    • Strum dit :

      Hello. C’est la force du film d’ailleurs (et du cinéma en général) de nous faire ressentir de la compassion pour cette femme perdue de l’Upper East Side, dont certains pourraient penser qu’elle n’a que ce qu’elle mérite. Je n’ai pas vu la 25e Heure que tu cites. Bonne journée également. 🙂

  2. tinalakiller dit :

    Sans crier au chef-d’oeuvre (il manque pour moi un je-ne-sais-quoi pour me convaincre totalement) il s’agit d’un très bon Woody Allen très bien écrit, bien construit (ça crée une attente intéressante pour le spectateur) et porté par le talent évident de Cate Blanchett.

    • Strum dit :

      D’accord avec toi. Pas de quoi crier au chef-d’oeuvre, mais c’est un film très bien construit, avec des flashbacks qui éclairent peu à peu le destin de Jasmine.

  3. princecranoir dit :

    Est-ce la nostalgie du bleu des mers du sud qui t’inspire ce nouveau blues à Jasmine ? L’esprit de Fitzgerald est maintes fois convoqué dans ta chronique (rien de plus normal chez un cinéaste qui l’a érigé en fétiche depuis longtemps) , mais qu’en est-il du « Tramway » de Tenesse Williams sur lequel la trame narrative semble avoir été intégralement pompée ? « Blue Jasmine » n’en demeure pas moins un opus majeur de la filmo récente du New-yorkais qui, avant de fréquenter assidûment les vieilles bourgeoises de l’Upper East Side, a tout de même grandi dans une famille modeste de Brooklyn.

    • Strum dit :

      Tout à fait s’agissant de la jeunesse de Woody Allen (voir le beau Radio Days qui contient des souvenirs d’enfance), mais son portrait de la soeur de Jasmine et de son fiancé est quand même un peu caricatural et il n’a d’yeux que pour Jasmine. Quant au tramway de Tennessee Williams, l’influence est très probable en effet même si j’avoue connaitre mal Williams (j’ai vu le film de Kazan, dont je ne suis d’ailleurs pas très fan, mais je n’ai pas lu la pièce). Sinon, nostalgique du bleu de la mer, oui !

      • princecranoir dit :

        Le couple Ginger/Chili est outré c’est vrai, à la manière de bien des personnages qui émaillent les films (même parmi les plus sérieux) de mister Königsberg d’ailleurs, une manie héritée de ses premières armes dans le stand up. Côté « Tramway » , je suis plutôt client du Kazan pour ma part, rendant l’exil de la Blanche à New Orléans beaucoup plus moite que celui de la Blanchett à Frisco.

        • Strum dit :

          Les deux films portent des regards différents, ce qui fait que j’ai du mal à les comparer malgré les similitudes dans l’argument de départ. Le regard d’Allen sur Jasmine est plus compassionnel et compréhensif que le regard de Kazan sur Blanche. A l’inverse, le regard d’Allen sur Ginger/Chili est assez indifférent (et plus misanthrope qu’au cours de ses vertes années) alors que Kazan fait les yeux doux au marcel de Brando en prolo polonais.

  4. princecranoir dit :

    Je suis bien d’accord avec toi sur le regard de Kazan pour son acteur fétiche. En revanche j’ai trouvé Allen particulièrement féroce vis à vis de son personnage principal, dans la compréhension peut-être mais pas tellement dans la compassion, et surtout pas dans le plan final.

    • Strum dit :

      Le plan final est terrible en effet, mais s’il produit une impression si forte, c’est précisément à mon avis parce que Woody nous a amené à connaitre et à comprendre Jasmine et l’étendue de sa détresse – une telle compréhension implique de la compassion pour son personnage. C’est un des rares films qui approche la crise de 2008 et l’affaire Madoff sous l’angle d’une happy few qui perd soudain tout.

      • princecranoir dit :

        Pas nécessairement en ce qui me concerne, j’y vois plutôt la main du cinéaste qui prend presque plaisir à malmener ce personnage qui certes nous apparaît pathétique (et éventuellement touchant par voie de conséquence), mais totalement responsable de son sort en fin de compte, qui la conduit invariablement du statut de parvenue à celui de déchet encombrant. On peut même y voir une certaine forme de hantise personnelle de la part de Woody Allen.

        • Strum dit :

          Pour décrire si bien un personnage, il faut le connaitre. Pour le connaitre, il faut le comprendre. Pour avoir envie de filmer sa déchéance et pour la connaitre si bien, il faut avoir pour lui, un minimum de compassion ou d’empathie (ce qui n’implique pas qu’il la lave de ses propres responsabilités), et on en revient à l’influence fitzgeraldienne. Mais je pense qu’on commence à tourner en rond. 🙂 Hantise personnel pour Woody, oui, c’est une bonne piste aussi à mon avis.

  5. Martin dit :

    Admirateur sincère de Mlle Blanchett, il va sans dire que j’avais fait de ce film un grand rendez-vous de mon année 2013. Sur le moment, je n’ai nullement été déçu et je l’avais mis en très bonne place de mes préférences cinématographiques en salles du millésime.

    Depuis ? Je ne l’ai pas revu, mais j’en garde un bon souvenir, y compris pour les rôles annexes (mention spéciale pour Sally Hawkins et Alec Baldwin, même si ce dernier est plutôt « chez lui » dans un Woody). En revanche, cela ne restera pas comme mon Allen préféré. Un bon cru, oui, mais un cru pétillant, peut-être pas. Mais ça donne envie de voir les précédents qui manquent encore à ma collection – et il y en a beaucoup !

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