Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro : la petite fille et les ogres du réel

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La carrière du réalisateur mexicain Guillermo del Toro a connu son acmé (à ce jour) avec Le Labyrinthe de Pan (2006), ou plutôt Le Labyrinthe du Faune, le terme Pan s’avérant être une traduction incorrecte, remarquable film fantastique ayant pour cadre l’Espagne de Franco en 1944, quand des maquisards continuaient à résister au régime franquiste malgré la fin de la Guerre d’Espagne proclamée par Franco le 1er avril 1939. Au début du film, la jeune Ofelia arrive avec sa mère chez son beau-père Vidal (excellent Sergi Lopez), un capitaine franquiste chargé de réduire un maquis. Une nuit, elle découvre l’existence d’un royaume magique souterrain : existe-t-il vraiment ou n’est-il qu’une échappatoire rêvée par Ofelia pour fuir son beau-père et le fascisme ? C’est tout l’enjeu du film.

Passée l’irritation procurée par le premier quart d’heure, où finissent par lasser les raccords systématiques de del Toro pour nous faire passer d’une scène à l’autre en usant de troncs d’arbres signifiant la porosité de la frontière entre réel et monde fantastique, on rentre de plein-pied dans cet effrayant récit. Plus que l’étrangeté de l’imaginaire déployé, c’est la clarté inattendue des vues développées par le scénario sur le fascisme qui m’ont fait adhérer au film. Le capitaine Vidal incarne le fasciste par excellence. Le legs qu’il a reçu de son père, c’est l’idée que la mort est belle et glorieuse quand elle arrive au combat, idéal fasciste misérable fait pour leurrer les médiocres et les psychopathes (Les Soldats de Salamine de l’écrivain espagnol Javier Cercas, par exemple, en a rappelé la vacuité et la médiocrité), que symbolise cette montre au verre brisé dont il garde le secret. Ce qui lui a aussi été légué (par d’autres cette fois), c’est l’art de la torture. A cet égard, Vidal n’a rien à léguer à son propre fils, car il n’a rien reçu des autres qui vaille la peine d’être transmis. Alors il n’est que justice que son fils grandisse sans le connaitre, car tout ce que le fascisme était capable de faire c’était dévorer ses propres fils, tel le Saturne de Goya dont l’imagerie a inspiré certaines séquences du film, y compris ses scènes de torture. D’autres hommes, plus riches de savoir et de coeur que Vidal, se chargeront d’éduquer son fils. Le Labyrinthe de Pan souligne l’importance de la transmission et du legs dans une vie d’homme.

A la figure de Vidal, terrifiante et pourtant si médiocre, Ofelia oppose l’idée, fondamentale pour qui veut lutter contre le fascisme que rien ne justifie la mort d’un innocent au nom d’un absolu. Car c’est la vie l’infinie et l’absolu (celui de l’imaginaire ou du fascisme) le zéro et non l’inverse. Ofelia veut quitter le monde du fascisme, le monde de Vidal : les ogres du réel sont bien pires que les ogres de l’imaginaire. Aussi vit-elle chaque apparition du Faune, chaque instant qui lui fait croire qu’il existe un autre monde que le sien, comme une délivrance. Le film réussit à nous faire trembler dès que Vidal apparait. Et le spectateur de vouloir dès lors, comme Ofelia, quitter ce monde barbare, pour s’adonner ébloui et consolé à la contemplation de ces étranges créatures venues d’un monde fantastique, qui a ses côtés effrayants certes, mais qui a aussi ses limites, ses règles. Des limites et des règles que ne connaissent plus ni Vidal ni le fascisme.

Il y a une grande habileté chez del Toro lorsqu’il sollicite notre attente en nous plongeant de manière parcimonieuse dans les séquences fantastiques du monde du Faune. La rareté de ces séquences nous éclaire sur la nature réelle du film, qui relève tout autant du film sur la Guerre d’Espagne que du film fantastique. Car alors que nous souhaitons qu’Ofelia gagne enfin ce monde fantastique protecteur pour échapper aux ogres du réel, la chute du film nous rappelle que la rêverie et la contemplation ne sont rien d’autres qu’illusions, quand la vie d’un innocent (en l’occurence son jeune frère) est en jeu. Un reveil salutaire et bouleversant pour le spectateur, contraint de regarder la réalité en face : les royaumes imaginaires n’existent que dans les cerveaux des hommes et des petites filles, en particulier quand elles se tiennent sur le seuil de la mort. Cette morale n’est pas sans rappeler celle de La petite fille aux allumettes d’Andersen et sa fin où une petite fille meurt de froid tout en rêvant qu’elle rejoint sa grand-mère au paradis. Mais mourir en croyant rejoindre un royaume imaginaire vaut mieux que mourir sous la torture des mains damnées de Vidal.

La Guerre d’Espagne hante l’imaginaire des artistes espagnols et d’Amérique latine depuis des décennies et avait déjà inspiré à del Toro L’Echine du diable en 2001, autre réussite. Hélas, depuis Le Labyrinthe de Pan, del Toro s’est empêtré dans des projets moins intéressants (dont certains n’aboutirent pas ou furent réalisés par d’autres comme la calamiteuse adaptation du Hobbit de Tolkien par Peter Jackson) et n’a guère confirmé les espoirs que l’on pouvait placer en lui – ses deux derniers films (Pacific Rim en 2013 et Crimson Peak en 2015) ont ainsi été de complets ratages.

Strum

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12 commentaires pour Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro : la petite fille et les ogres du réel

  1. kawaikenji dit :

    ses 3-4 premiers films sont ses meilleurs, comme souvent chez les réalisateurs

  2. Je ne connais rien de del Toro avant Pan, film que je n’aime guère à cause d’une représentation historique trop peu approfondie à mon goût (davantage un prétexte qu’autre chose), je ne peux nier en revanche que la mise en images du fantastique exerce ses attraits.

    A l’instar d’un Kevin Smith (prometteur à son premier film et plutôt décevant sur la suite), je crois que le succès de ce réalisateur vient surtout de sa reconnaissance par le (très vaste) monde des geeks (du geek sympathisant au geek frappadingue). Chacun de ses projets (ah Les montagnes hallucinées !) étant toujours source de fantasmes et d’échanges nombreux…

    Sinon, malgré Pacific Rim (pour lequel on sent que le Mexicain s’est amusé comme un ado mais qui, et c’est le moins qu’on puisse dire, m’a laissé en marge), j’aurai bien aimé voir Crimson Peak.

    • Strum dit :

      Je ne suis pas historien, mais je trouve le film intelligent dans la manière dont il représente l’imaginaire comme seule échappatoire au franquisme. Il ne s’agit pas pour moi d’un prétexte mais d’une dialectique essentielle sans laquelle le film n’existerait pas (tu attaches sans doute plus d’importance au sujet des approximations dans la reconstitution historique que moi qui suis séduit plus facilement par les idées), la guerre d’Espagne étant un traumatisme pour les artistes d’Amerique latine qui s’est ensuite répercuté dans les différentes dictatures qui ont accablé le continent. Bref, pour moi, c’est un film remarquable qui plus est extrêmement émouvant. L’échine du diable travaille des themes assez similaires à une plus modeste échelle.

  3. princecranoir dit :

    Me voilà prêt à nouveau à revenir me perdre dans ce labyrinthe Del Toro, sans doute le plus étrangement beau pour sa peinture de la Guerre d’Espagne façon Goya (il faut néanmoins souligner le rôle prépondérant du chef op’ Guillermo Navarro et des décors splendides de Caballero). Il est vrai que la filmo du Mexicain est depuis allée en déclinant. Je n’ai jamais adhéré à ses Hellboy. J’ai fini par m’amuser avec lui sur « Pacific Rim » mais sans crier au génie, loin s’en faut. Enfin sur « Crimson Peak », il ne reste désormais plus que le vernis de son talent (à l’instar d’un Tim Burton qui aurait pris un peu la même voie depuis « Edward Scissorhands »). Il me restera toujours le bonheur de découvrir « l’échine du diable » qui attend sagement son tour sur l’étagère.

    • Strum dit :

      Les décors sont très réussis, mais en revanche j’ai des réserves sur le travail à la caméra. J’aime assez les Hellboy, plaisir coupable il est vrai.

  4. 100tinelle dit :

    Bonsoir Strum,

    Je me rends compte, en lisant ton billet, que j’ai oublié pas mal de détails du film. Normal, ma vision remonte à presque 10 ans maintenant, puisque je m’étais précipitée au cinéma pour le voir à l’époque, en 2006. Je l’ai vraiment adoré, et je crois que le temps passé n’y changera pas grand chose si je pouvais le revoir. J’avais également beaucoup aimé « L’échine du diable », bien qu’il soit en-deça à mon sens. Et depuis… et bien il faut bien le dire, le réalisateur n’a pas vraiment tenu ses promesses. J’ai tout de même apprécié Crimson Peak, disons d’une autre manière. Et puis les Hellboy aussi. Alors je ne sais pas si je suis geek ou pas (d’après un questionnaire auquel j’ai répondu un jour, je l’étais et pas qu’un peu, à mon grand étonnement), mais Guillermo del Toro a encore et toujours un grand capital de sympathie en ce qui me concerne et j’attends toujours ses films avec une certaine impatience. Même si….

  5. Martin dit :

    À plusieurs reprises déjà, je me suis dit qu’il fallait que je voie ce film. Je tourne autour et ne parviens pas à franchir le pas. Ce sera fait tôt ou tard, bien sûr, et ce d’autant que ta chronique réveille mon envie. Mais en fait, je ne suis pas sûr du tout que ça doit de nature à me plaire…

    Ouais, je tergiverse sans doute un peu trop ! Après, dans ce que tu cites des autres films de l’ami Guillermo, c’est sans doute ce qui m’attire le plus pour le moment. Et ce quelques jours après avoir découvert le premier des « Hellboy » – lequel sera donc bientôt évoqué tu-sais-où…

    En tout cas, merci, Strum, pour cette chronique de connaisseur !

  6. Strum dit :

    De rien Martin, tout le plaisir est pour moi ! J’irai te lire sur le premier Hellboy qui présente toutes les limites d’une adaptation de comics mais que j’avais bien aimé quand même.

  7. Ronnie dit :

    Pas fan du tout du Toro 😦
    Le labyrinthe ( que j’adore par ailleurs ), reste l’exception qui confirme une quelconque règle.

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