Les musiciens de Gion de Kenji Mizoguchi : drame de la prostitution

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A Kyoto, capitale impériale du Japon jusqu’en 1868, Gion était le quartier des geisha ou geiko, femmes formées aux arts traditionnels japonais, notamment aux arts musicaux (« geisha » signifie littéralement en japonais « personne de culture » – gei : culture ; sha : personne) mais aussi, selon la tradition japonaise, à l’art de divertir les hommes en leur tenant compagnie. Dans les Musiciens de Gion (1953) de Kenji Mizoguchi, la patronne d’une maison de geisha qui forme des meiko (des apprenti-geisha) leur affirme sur un ton docte et fier que les geisha sont « l’honneur » du Japon, en représentent une des plus anciennes traditions et qu’elles doivent se montrer à la hauteur du privilège qui leur est accordé. Tout l’objet des Musiciens de Gion est de nous prouver le contraire, de nous montrer que l’institution des geisha n’est rien d’autre que la marchandisation du corps de la femme japonaise, qui déshonore le Japon et ses hommes. C’est l’un des films les plus crus, les plus directs de Mizoguchi, exempt du lyrisme contemplatif et des longs plans séquences qui ont fait la réputation du réalisateur, qui rend compte ici sobrement d’une histoire qui le touche de près : sa  propre soeur fut vendue comme geisha par son père.

Au début du film, la jeune Eiko (Ayako Wakao, qui devait quelques années plus tard devenir la plus belle actrice japonaise de sa génération), une adolescente, se rend chez une Geisha établie, Miyoharu (Michiyo Kogure), une ancienne amie de sa mère décédée. L’oncle d’Eiko, qui a supporté les frais des funérailles, veut coucher avec elle en dédommagement. Sans argent, ne recevant aucune aide de son père malade que son sort indiffère, Eiko n’a d’autre choix que de devenir Geisha et sollicite l’aide de Miyoharu. Celle-ci accepte de la former et d’en faire une geisha dans la « maison de thé » dirigée par Okimi. Le film raconte les premiers pas d’Eiko en tant que geisha, sous le regard protecteur de Miyoharu, des liens quasi-familiaux s’étant formés entre les deux femmes. Leurs services sont requis lors d’un diner au cours duquel un industriel d’âge mûr, candidat à l’obtention d’un marché public, tente de corrompre un haut fonctionnaire. Celui-ci s’éprend de Miyoharu tandis que l’industriel s’intéresse à la toute jeune Eiko. Le haut fonctionnaire pose ses conditions : il n’accordera le marché à l’industriel que si Miyoharu accepte de coucher avec lui. Or, cette dernière refuse. Dans le même temps, Eiko résiste à l’industriel et le mord  jusqu’au sang alors qu’il essaie de la violer. Leur comportement scandalise Okimi, qui s’était endettée auprès de l’industriel pour financer la formation d’Eiko : les deux femmes se retrouvent ostracisées et leurs engagements de geisha sont annulés les uns après les autres.

Dans Les musiciens de Gion, Mizoguchi dénonce l’hypocrisie de la condition des geisha. Elles qui sont censées pouvoir choisir les hommes avec lesquels elle couchent n’ont ici nullement le choix, pression sociale oblige. Elles qui sont censées porter haut les arts traditionnels japonais, sont en réalité des travailleuses du sexe, des prostituées exploitées par des maisons hypocritement appelées « maisons de thé » mais qui font acte de proxénétisme. Le titre du film révèle l’hypocrisie de leur statut : « des musiciennes de Gion » (incompréhensible titre français qui parle de « musiciens« ), vraiment ?  Non, des prostituées, le shamisen japonais et ses cordes pincées n’étant que prélude à ce qui va suivre. Sans doute la société japonaise tente-t-elle de dissimuler le statut réel des geisha (comme en témoignent les nombreux plans du film où les évènement se déroulent derrière des paravents et des voilages) mais Mizoguchi rend aux traditions et aux êtres leur nom véritable ; sa mise en scène est aussi douce qu’un voile, mais son regard est clair et débarrassé des colifichets de la tradition.  Il règle aussi ses comptes avec son propre père, en peignant le père d’Eiko comme un marchand veule et égoïste, certes malade, mais qui se désintéresse de sa fille (pour lui, elle n’existe pas) et ne tente de la revoir que pour lui soutirer de l’argent. Cependant, le « j’accuse » de Mizoguchi va plus loin, il vise les hommes japonais en général : ce film est peuplé d’hommes brutaux et lâches, qui n’ont que le mot « honneur » à la bouche (sans doute parce qu’ils n’en ont pas), qui parlent sans arrêt de la nécessité de ne pas « perdre la face« , mais dont la face est libidineuse et obscène, qui utilisent les Geisha comme des objets, pareils à des marchandises présentant pour eux un intérêt double : assouvir leurs envies sexuelles et surtout leur permettre de faire des affaires ; la marchandisation des corps poussée à son comble.

Dans ce monde que filme Mizoguchi, Miyoharu et Eiko sont des femmes seules, privées de droits, dont le seul privilège (en réalité la porte de leur prison) est de porter de beaux kimonos. Mizoguchi filme Gion comme une suite de longues rues étroites dont on ne voit pas le bout : la rue figure le destin de ces femmes, un destin roide et étroit, sans bifurcation ni seconde chance, long et dur, sans but, sans fin. Pourtant, Miyoharu et Eiko trouveront la force de continuer à avancer, femmes dignes avec un port de reine, en s’avouant qu’elles sont l’une pour l’autre comme une mère et sa fille.

Strum

PS : Les musiciens de Gion fait actuellement l’objet d’une reprise à Paris.

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4 commentaires pour Les musiciens de Gion de Kenji Mizoguchi : drame de la prostitution

  1. modrone dit :

    Très intéressante mise en appétit pour Les musiciens de Gion, titre fallacieux, ce que je ne savais pas. Je suis assez ignare ès Mizoguchi sauf pour les quatre films que je possède et que j’admire, parmi les plus connus, Les amants crucifiés, La rue de la honte, L’intendant Sansho et L’Impératrice Yang Kwei Fei.

  2. K. dit :

    J’ai revu ce film hier soir après avoir lu ton billet. Comme tous les films de Mizoguchi, c’est toujours assez éprouvant à voir mais sublime dans la compassion (grâce à la délicatesse de la mise en scène) que l’on ressent pour ces femmes-martyrs. Mizoguchi a le chic pour me faire ressentir au plus profond les souffrances/mortifications/humiliations que subissent ces héroïnes au milieu de gens vils, égoïstes et inhumains, la palme revenant au père d’Eiko et la mère Okimi.
    Je rêverai de voir un jour un Mizoguchi sur grand écran mais malheureusement il ne passe pas en reprise près de chez moi.
    En parlant de reprise, je te recommande, si tu ne l’as pas déjà vu (ton billet sur Elle semble inférer que tu ne l’as pas encore vu), le Showgirls de Verhoeven qui ressort semble-t-il un peu partout en France depuis mercredi dernier. J’ai toujours eu quelques réserves en voyant et revoyant ce film ces dernières années mais en le revoyant sur grand écran, ces réserves se sont dissipées. Je le considère même comme son meilleur avec Black Book, un film où il fait preuve d’une incroyable maîtrise dans la mise en scène du début à la fin (et qui s’exprime bien mieux sur grand écran). Toi qui es sensible au langage cinématographie devrait y trouver ton compte dans un film où il me semble Verhoeven est au sommet de son art. Certes, tout est boursouflé, dans la surenchère et l’hyperbole en permanence mais c’est aussi ce qui fait le charme de ce film (et pourra à l’inverse en rebuter certains). D’ailleurs, je compte le revoir la semaine prochaine si j’en ai l’occasion.

    • Strum dit :

      Merci K., pour ton commentaire et ton conseil. J’ai eu la chance de voir plusieurs Mizoguchi au cinéma et le grand écran sublime sa mise en scène et son art de montrer sereinement, délicatement, des situations terribles. Sinon, tu as vu juste : je n’ai pas vu Showgirls de Verhoeven, qui fait partie des films que j’aimerais bien voir (malheureusement, je n’ai pas beaucoup le temps d’aller au cinéma en ce moment).

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