Sérénade à trois (Design for living) d’Ernst Lubitsch : une femme, trois hommes, mais deux choix de vie

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Sérénade à trois (1933) n’est peut-être pas le plus drôle des films d’Ernst Lubitsch (on rit plus devant La Huitième femme de barbe-bleue (1938) ou Cluny Brown (1946)), ni le plus mélancolique (la mélancolie de la défunte Mitteleuropa imprègne davantage The Shop Around the corner (1940) ou Le Ciel peut attendre (1943)), ni sans doute le plus audacieux (c’est devant To be or not to be (1942) que l’on comprend que Lubitsch est capable de faire rire de tout), mais c’est certainement l’un des plus élégants. Pas seulement parce que Gary Cooper, Fredric March et Miriam Hopkins sont beaux et élégants et portent les vêtements usés avec la même classe que les habits de soirée. Pas seulement parce que Lubitsch y multiplie les ellipses et les procédés métonymiques pour rendre compte, sans les montrer, de certaines situations qui auraient eu à subir sinon les cisailles de la censure (ici, le port d’un smoking au matin qui masque les images d’une nuit d’amour entre deux amants, là un « gentlemen’s agreement « qui recouvre pudiquement les arrangements d’un ménage à trois, ailleurs, une chemise blanche unique qui dissimule les affres de la pauvreté). Mais aussi et surtout parce que Lubitsch, conformément à son witz, y parle de choses très sérieuses avec un humour aérien, le sujet l’occupant ici n’étant autre que : « quelle vie choisir ?« . Lubitsch était le plus élégant et le plus subtil des cinéastes.

Sérénade à trois est l’histoire d’une hésitation, mais pas celle que l’on croit au début. C’est l’histoire de Gilda (Miriam Hopkins), une jeune femme dessinatrice publicitaire, qui tombe amoureuse de deux hommes en même temps, deux artistes sans le sou : Tom (Fredric March), un dramaturge, et George (Gary Cooper), un peintre. Son hésitation est si impérieuse qu’elle décide peu de temps après les avoir rencontrés dans un compartiment de train (merveilleuse scène, muette au début, où la jambe de Gilda vient s’immiscer par inadvertance entre les jambes de ses partenaires) de partager une mansarde vétuste avec eux. Les trois signent alors un « gentlemen’s agreement » aux termes duquel leurs relations resteront platoniques : Tom et George pourront se partager Gilda mais uniquement en tant que Muse, non en tant que femme. On imagine combien ces termes seront difficiles à respecter. François Truffaut adorait Sérénade à trois, qu’il prétendait parfois voir plusieurs fois par jour et c’est à ce film, autant qu’au roman de Henri-Pierre Roché, qu’il faut rattacher son désir de tourner Jules et Jim (1962).

Or, la véritable hésitation de Gilda réside ailleurs : elle hésite en vérité entre la vie de bohème et d’artiste que mènent Tom et George et la vie sérieuse, où sa sécurité matérielle serait assurée, que mène son ami publicitaire Max Plankett, joué par Edward Everett Horton, second rôle génial qui a promené son visage à la fois sévère et compréhensif dans plusieurs grandes comédies américaines de l’époque. Le titre original du film (« Design for living« ), plus subtil que le titre français, possède d’ailleurs un sens polysémique : il évoque aussi bien la décoration intérieure d’un appartement (comment arranger un appartement étroit quand deux hommes et une femme y vivent ensemble ?) que les arrangements avec la vie, le dessein de vie que tout un chacun est tenu de former.

C’est par de petits détails, et l’utilisation du hors champ, que Lubitsch parvient en 1h31 à opposer la vie d’artiste et la vie bourgeoise avec sa finesse habituelle. Le film évoque pour l’essentiel la vie d’artiste de Tom et George (ses difficultés matérielles que laisse entrevoir leur mansarde et leur chemise unique, ses servitudes et ses insatisfactions réelles, mais aussi ses moments de triomphe – ainsi cette scène où Tom rit de ses propres blagues en entrant dans la salle de théâtre qui joue sa pièce ; chez Lubitsch, la mélancolie n’est jamais loin du rire) et laisse hors champ la vie de publicitaire de Max (qui n’est évoquée que dans des dialogues faisant référence à d’hilarantes campagnes publicitaires pour sous-vêtements ou à ses clients envahissants que l’on ne verra jamais).

Un exemple montrera mieux que des généralités la manière dont Lubitsch transcende des situations de théâtre de boulevard : Lorsque Max rend visite à Tom pour lui dire en substance qu’il lui faut renoncer à Gilda, d’une part parce que lui, Max, était là avant, et d’autre part parce que Tom n’a pas les moyens de l’entretenir, ce dernier qui est en train d’écrire une pièce n’écoute que d’une oreille distraite ce sermon ; mais il lève la tête quand il entend le publicitaire résumer son discours par la formule suivante : « Immorality may be fun, but it isn’t fun enough to take the place of one hundred percent virtue and three square meals a day ». Immédiatement, Tom saisit l’occasion d’introduire ce mot dans sa pièce et le vole sans scrupules à Max, dont le visage prend alors les traits de la vertu outragée. Plus tard, à Londres, pendant la première de la pièce, Max, qui est dans la salle, rit de bon coeur lorsqu’un comédien utilise la même formule (on rit alors avec lui car on se souvient que Tom lui a volé cette réplique), puis soudain, se souvenant de l’origine du mot, son visage se fige et reprend les traits de la vertu outragée que l’on a déjà vus (on rit alors derechef, mais cette fois à ses dépens – gentiment car Lubitsch aime ses personnages et Edward Everett Horton rend Max sympathique). En deux scènes, Lubitch réussit ainsi, tout en nous faisant rire, à nous montrer de quoi se nourrit un auteur, non de trois repas par jour, mais des mots et des attitudes des autres qu’il peut parfois voler sans scrupules (Truffaut s’en souviendra dans La Nuit américaine (1973)) et à nous faire réaliser qu’il suffit parfois d’une formule de publicitaire bien employée pour faire rire. Il est inutile de citer tous les traits d’esprit lubitschiens du film, mais on ne résiste pas à mentionner celui-ci : « Max : Do you love me? Gilda: Oh, Max, people should not ask that question on their wedding night. It’s either too late or too early« ….).

Afin de pouvoir faire son choix en toute connaissance de cause et sans regrets, Gilda devra faire l’expérience (qui ne remplace pas l’imagination) des deux vies possibles qui s’offraient à elle. Son choix final, qui reste encore surprenant aujourd’hui, donne au film sa chute délicieusement lubitschienne, mélange d’inconvenance et de triomphe  des anti-conformistes. De fait, si le film put sortir sur les écrans américains en 1933, suscitant une controverse sur son caractère soit-disant « immoral« , sa ressortie espérée en 1934 fut bloquée en raison du nouvellement promu Code Hayes, qui ne badinait pas avec l’amour (du rire) selon Lubitsch.

Strum

PS : Le film adapte une pièce de Noël Coward de 1932, mais Ben Hecht n’en retint dans son scénario, avec l’assentiment de Lubitsch, que l’argument de départ et le titre. Dixit Coward, avec un certain humour :  « I’m told that there are three of my original lines left in the film—such original ones as ‘Pass the mustard’.« 

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6 commentaires pour Sérénade à trois (Design for living) d’Ernst Lubitsch : une femme, trois hommes, mais deux choix de vie

  1. Martin dit :

    Ouh ! Encore une chronique qui fait envie ! Merci, merci !
    L’anecdote finale est savoureuse et m’attire encore davantage vers ce M. Lubitsch !

  2. 100tinelle dit :

    Bonjour Strum,

    J’ai abordé ce film avec l’idée préconçue que j’allais voir un film comique de Lubitsch, quelle erreur ! Par contrecoup et en réaction à la déception de mon attente initiale, je n’ai plus vu que les aspects mélancoliques du film, au détriment du reste. Bref, j’ai l’impression d’être un peu passée à côté de toutes les nuances qu’il pouvait m’offrir et je pense qu’il mérite une deuxième vision, et ce même si ce n’est pas le meilleur du réalisateur (comme tu le soulignes). Je l’ai en DVD, ce qui tombe plutôt bien 🙂

    • Strum dit :

      Hola Sentinelle ! Effectivement, j’aime beaucoup Sérénade à trois, mais Lubitsch y fait rire (ou sourire), comme souvent, à partir d’une histoire assez profonde et mélancolique. De toute façon, comme tout bon Lubitsch qui se respecte, c’est un film à voir plusieurs fois !

  3. princecranoir dit :

    Bien d’accord, un Lubitsch se savoure à plusieurs reprises (et il m’en reste tant à découvrir encore). J’adore « sérénade à trois », et le fait de lire ce texte me remet en appétit. Ceci dit, pour moi, parmi les quelques Lubitsch américains que j’ai pu voir, le plus élégant est peut-être « Haute Pègre ». Pour renchérir sur mes citations, puisque Truffaut est ici convié par une « nuit américaine » (c’est un peu l’histoire de Lubitsch lui-même ce titre) avec « Jules et Jim » (merci de m’avoir éclairé sur une des inspirations de cette autre sérénade à trois), je dirai comme lui que « dans le gruyère Lubitsch, chaque trou est génial ». Mettez le sens que vous voudrez derrière ces mots, le coquin berlinois ne se privait pas pour faire de même derrière les portes.

    • Strum dit :

      J’adore aussi Haute Pègre (déjà ce titre original génial : Trouble in Paradise…), même si je n’ai pas trouvé à le citer ici ; c’est un film aussi élégant que Sérénade à trois.

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