Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki : rigueur de l’écriture et apparition du merveilleux

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Quel est le secret des films de Miyazaki ? La qualité de l’animation, la précision maniaque avec laquelle Miyazaki compose ses plans superposés, que l’on vante habituellement ? Je crois que ce secret réside plutôt en ceci, qu’on ne souligne pas assez : le contraste que l’on y trouve entre le réalisme des portraits psychologiques des personnages humains et la fantaisie des créatures d’essence shintoïste. C’est parce que les personnages de Miyazaki ont des réactions humaines crédibles, parce qu’ils sont si bien écrits, qu’on leur fait crédit ; ils semblent doués d’existence comme s’ils se mouvaient dans un environnement réel et solide. Dès lors, parce que l’on a été convaincu de la réalité de ce que l’on voit, on est ensuite prédisposé à croire au merveilleux, à s’émerveiller quand l’imaginaire de Miyazaki prête vie à la nature et à ses esprits, selon sa conception shintoïste du monde. Pour que l’on y croit, le merveilleux réclame un travail d’écriture précis et des lois rigoureuses, dans le monde réel comme en faërie ; il ne se décrète pas.

C’est peut-être dans Mon Voisin Totoro (1988) qu’on distingue le mieux ce contraste (ou cet alliage) entre réalisme des portraits et apparition du merveilleux. Tout le début du film est ancré dans la réalité : un père et ses deux filles, Mei (4 ans) et Satsuki (10 ans), déménagent à la campagne pour se rapprocher de l’hôpital où est soignée leur mère (le même hôpital que celui où fut soignée la mère tuberculeuse de Miyazaki) – c’est une trame de mélodrame. Leur arrivée dans la maison, qui est abandonnée, est décrite par Miyazaki avec un luxe de détails qui inscrivent ce début dans le quotidien et les aspects pratiques de la vie. Même l’apparition des « noiraudes » dans le grenier peut être interprétée comme née de l’imagination des deux petites filles car toute la scène est perçue de leur point de vue. La maladie de la mère est un facteur clé de l’enracinement de l’histoire dans la réalité – il fait peser sur le film la menace d’une possible aggravation de son  état, comme une ombre à l’arrière-plan. Les images de la campagne créent un cadre rural et bucolique, qui s’oppose à la ville et convoque les souvenirs des verts paturages de l’enfance. Les nombreuses références aux religions du Japon qui traversent le film (autels et statues bouddhistes le long des routes, portail et temples shintoïstes) achèvent de compléter ce tendre tableau du monde rural qu’a connu le réalisateur enfant (le film se passe dans les années 1950), d’autant plus idéalisé qu’il a aujourd’hui disparu en maints endroits du Japon. Quant aux réactions de Mei et Satsuki, elles sont d’un naturel confondant, reconnaissables par quiconque a des enfants de cet âge (à cet égard, peu importe la simplicité des traits de leur visage, ce qui compte c’est le naturel des réactions qu’ils expriment). Leur enjouement, excité par les travaux d’aménagement de la maison et la nouveauté, est une manière de masquer l’inquiétude que leur causent la maladie et l’éloignement de leur mère – même si leur père est très présent, figure paternelle chaleureuse. Les beautés et les joies de la campagne, ainsi que des voisins d’une grande gentillesse (dont une grand-mère de substitution et un garçon timide, finement croqué lui aussi), sont les adjuvants qui leur font supporter cet éloignement.

Ce n’est qu’après avoir solidement planté ce décor réaliste que Miyazaki, avec la main sûre qui caractérise la narration de ses films, fait apparaitre Totoro, cet esprit de la forêt aux adorables rondeurs, aux dents immenses et à la démarche hésitante, qui ne se montre qu’aux petites filles et les console de leur chagrin et de leur solitude. Ces apparitions sont assez rares, Miyazaki prenant toujours soin de laisser son film croître dans son environnement réaliste de départ ; dans d’autres films du cinéaste, l’échappée dans le domaine du merveilleux est permanente et non intermittente, mais le caractère réaliste et crédible des comportements humains reste une règle d’or. Ce parti-pris de réalisme porte ses fruits lorsque Mei et Satsuki apprennent que l’hôpital cherche à joindre leur père au téléphone. Immédiatement, l’inquiétude qu’elles s’étaient efforcées de dissimuler ressurgit et elles imaginent le pire pour leur mère – inquiétude qui fut une compagne familière pour Miyazaki lorsqu’il vivait enfant auprès de sa mère malade. Et le pire advient presque pour Mei, qui laissée derrière par sa grande soeur lors d’une course dans la campagne, se perd et tente de rejoindre l’hopital seule et à pied. Une folie, mais une réaction frappée du sceau de la vérité pour une enfant de son âge. Et le spectateur de s’inquiéter à son tour, d’autant que Mei reste introuvable et que l’on retrouve bientôt une paire de chaussures dans un étang.

Les deux scènes où Mei et Satsuki rencontrent (séparément) Totoro sont des moments de poésie muette où le découpage prépare le spectateur à la rencontre à venir. Le Chat-Bus est une créature que n’aurait pas renié Lewis Carroll (on peut voir dans le tunnel qu’emprunte Mei un écho d’Alice aux pays des merveilles), de même que Totoro n’aurait pas été renié par Tolkien. Totoro est muet car la nature s’exprime à travers lui : c’est un kami japonais, un esprit de la nature. Il vit au sein d’un arbre géant, un camphrier, qui semble être le coeur battant de cette campagne soumise à une autre temporalité. Car ce film d’animation assez court (86 minutes) parvient on ne sait comment à suggérer ce sentiment d’une autre temporalité, qui est le propre de la nature et de l’enfance.

Mon voisin Totoro enchantera aussi bien les petits que les grands. Les petits, non seulement parce que les Totoros sont tendres et amusants mais aussi parce qu’ils sentiront intuitivement que ce film a les accents de la vérité ; les grands parce qu’ils seront frappés de voir tant de choses justes et vraies décrites dans cette émouvante histoire capable de vaincre l’ombre de la maladie. Un des plus beaux films de Miyazaki, et un grand film tout court, animation ou pas, qui fait surgir des émotions profondes et pérennes, amplifiées par la superbe musique de Joe Hisaishi, inséparable complice du cinéaste.

Strum

PS : On sait la prodigieuse postérité du film au Japon : Chanson du film chantée dans les maternelles japonaises, fréquentes références au film, etc. Totoro figure d’ailleurs sur le logo des Studio Ghibli.

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5 commentaires pour Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki : rigueur de l’écriture et apparition du merveilleux

  1. princecranoir dit :

    Peut être le plus beau film de Miyazaki. Un film sans méchant et sans guerre, avec pour seule menace celle de la fatalité ordinaire, combattue dans l imaginaire des enfants avec le soutien indéfectible de ces gros matous moelleux nés de la culture animiste locale (et rurale). Totoro est un chant adressé ala nature, repris en choeur comme tu l as très bien dit par tous les enfants du pays, et auxquels je je joins ma propre voix a chaque visionnage, si heureux de revenir brièvement a l esprit de mon enfance.

    • Strum dit :

      Oui, c’est peut-être son plus beau film, sans personnage antagoniste comme tu dis. C’est en tout cas mon préféré avec Nausicaä de la vallée du vent et Le Voyage de Chihiro.

  2. Martin dit :

    Un très beau film, c’est certain, que j’aurais plaisir à partager avec de jeunes enfants si l’occasion se présente. Une bonne introduction à l’univers de Miyazaki, aussi. Je dois dire cependant que j’ai un faible plus important pour « Le voyage de Chihiro » ou, dans le domaine des films doux, « Ponyo sur la falaise ».

  3. Ping : Okja de Bong Joon-ho : cochon d’or | Newstrum – Notes sur le cinéma

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