Body Double de Brian De Palma : voyeurisme et doublures à Hollywood

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Body Double (1984) est pour Brian De Palma le film de tous les excès, celui dans lequel il ose tout, s’exempte de toute retenue, ce qui lui donne parfois des allures de pochade entre amis cinéphiles. De Palma s’amuse, se gargarise de ses fantasmes, cinéphiles ou autres, et de ses obsessions thématiques, et cela se voit. Body Double se passe à Hollywood, dans le milieu du cinéma, ou plus exactement dans le milieu des genres méprisés (horreur et porno) par le Hollywood mainstream de l’époque, le milieu des acteurs ratés et des doublures de l’écran (body double), ces acteurs et actrices de l’ombre qui en prêtant leur corps contribuent à créer l’illusion que ce que nous voyons est vrai. De Palma nous montre l’envers du manteau hollywoodien, sa doublure (car lui aussi en a une) qui est aussi clinquante et vulgaire que son endroit s’essaie à paraitre glamour, lisse et aseptisé – alors qu’il s’agit des deux pièces de la même médaille, car au cinéma tout est illusion. Or, en 1984, la pièce s’est retournée et commence à ne plus montrer qu’un côté ou presque : le Nouvel Hollywood a perdu la bataille (pour simplifier) et c’est maintenant le Hollywood des grands studios qui tient la dragée haute aux réalisateurs. De Palma en conçoit quelque amertume mais ne se prive pas de s’amuser à leurs dépens. C’est comme s’il faisait à dessein preuve de mauvais goût pour revendiquer sa liberté de cinéaste.

Body Double récapitule les thèmes chers au cinéaste, ceux déjà qui faisaient le sel de Blow Out : film dans le film, confusion du monde virtuel, du monde des acteurs, du voyeurisme cinématographique et de la réalité, mise en abyme, tout y passe. Même quand il s’amuse et nous amuse, De Palma traite ses thèmes sérieusement. Pour autant, il ne se prive pas de se moquer ici de son obsession pour le cinéma d’Alfred Hitchcock qu’il synthétise à sa manière, soldant ainsi le compte de sa période hitchcockienne. Il imagine une histoire où son personnage principal (Jake Scully), qui réside dans la Chemosphere (célèbre maison d’architecte à Hollywood et écho de La Mort aux trousses), est témoin d’un meurtre qui a lieu dans un immeuble voisin, à l’instar de Fenêtre sur cour (meurtre que De Palma filme de manière quasi-parodique, en cadrant la perceuse de l’assassin comme un symbole phallique, à l’effroi d’un Jake impuissant derrière sa fenêtre). Il affuble de plus Jake Scully d’une tare (la claustrophobie) exploitée par l’assassin aux fins de maquiller le meurtre de sa femme, référence évidente à Vertigo, sans compter une variation, habituelle chez De Palma, sur la scène de meurtre sous la douche de Psychose. On pourrait multiplier les exemples de ces emprunts à Hitchcock qui tournent à la parodie (ainsi le travelling circulaire autour de Jake et de Gloria qui replique le travelling circulaire autour de Scottie et Madeleine dans Vertigo). C’est un tel salmigondis de références hitchcockiennes ouvertes que l’on fera crédit à De Palma de ne pas toujours être sérieux ici.

Il est étonnant qu’un tel film, aussi peu avare en effets chocs (d’ailleurs, il n’est pas interdit d’en rire et de considérer Body Double comme une farce), parvienne en même temps à déployer les séductions d’un thriller érotique et à trouver une sorte d’équilibre entre parodie et réflexion sur le voyeurisme au cinéma – sans doute est-ce le lot de certains films post-modernes que d’aborder certains thèmes sérieusement tout en flirtant avec la frontière du ridicule. De fait, on ne peut s’empêcher de suivre les aventures de Jake avec plaisir, en se demandant jusqu’où va aller De Palma lors de la prochaine scène. Cela témoigne d’abord de sa parfaite maitrise dans la conduite de son récit, dans sa sélection de plans (les regards-caméra de Jake font mouche, qui nous renvoient à notre propre condition de voyeur) et dans son usage de techniques de déformation de l’image (voir ces plans utilisant des lentilles à double focale). Preuve en est, une nouvelle fois, qu’au cinéma l’exécution est plus importante que les intentions et l’ambition. En outre, on finit par éprouver une certaine tendresse (d’autres parleront de pitié) pour ce pauvre Jake Scully (le fade Craig Wasson est un excellent choix). Acteur pathétique et cocufié, paumé et raté, il n’est certes pas à même de porter par lui-même les fantasmes qu’incarnent habituellement les stars hollywoodiennes. Alors il ne cesse de les poursuivre, essayant même de les vivre (comme nous, parfois, regardant un film), parce que ses épaules sont bien trop étroites pour les porter lui-même. C’est un homme comme un autre, aussi pathétique qu’un autre ; il peut être l’acteur d’un rêve ou d’un fantasme, mais non incarner ce fantasme lui-même, sauf au prix du ridicule (tel ce vampire qu’il joue dans une série Z et qui ne peut sortir de sa tombe). Jake est une doublure, mais c’est pourtant à lui que De Palma confie ici le premier rôle.

Ainsi, il se pourrait bien que ce film, sous ses dehors moqueurs, son mauvais goût (le clip de Frankie goes to Hollywood dans le film est une première à l’époque), son hémoglobine et ses gros plans de seins refaits, non content de se donner des allures de petit traité tapageur du voyeurisme au cinéma, rende aussi hommage aux acteurs et actrices de seconde zone (que De Palma connut à ses débuts), à ces doublures dont on ne voit qu’un bout de chair anonyme à l’écran, mais qui nous font profiter de ce spectacle où triomphent les illusions qu’on appelle cinéma.

Strum

PS : De Palma rencontra des difficultés pour trouver une actrice à Hollywood prête à incarner Holly Body, star du porno dans le film. C’est finalement Melanie Griffith, fille de l’actrice hitchcockienne Tippi Hedren (la coïncidence, si coïncidence il y a, est trop singulière pour n’être pas relevée), qui accepta de tenir ce rôle dénudé avec l’investissement que l’on sait.

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