Touchez pas au grisbi de Jacques Becker : les truands sont fatigués

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Touchez pas au grisbi (1954) de Jacques Becker est un film au rythme las. Max (Jean Gabin), truand d’âge mûr, est fatigué de faire des coups, de regarder des fille danser dans les bars et de rouler des mécaniques. Il préfère maintenant se coucher de bonheur. Aussi Becker fait-il de Max un homme sur la réserve, un gangster récalcitrant qui ne s’amuse plus dans son milieu, dans lequel ne le retiennent que ses liens d’amitiés avec le jeune Marco pour lequel il s’est pris d’affection et surtout avec Riton (René Dary), le compagnon de route de ses années de truand. Riton qui n’a pas inventé la poudre et qui parle trop, en particulier à sa petite amie Josy (Jeanne Moreau dans un de ses premiers rôles), mais auquel Max reste fidèle, au point de renoncer aux 35 millions de francs d’un dernier coup réussi lorsqu’Angelo (Lino Ventura dans le rôle qui le révéla au grand public) lui propose un marché : l’argent contre Riton qu’il a enlevé. Pour Becker, l’argent, le grisbi, n’est rien ; l’amitié, la fidélité, les relations humaines, sont tout.

Avec Touchez pas au grisbi, Becker établit le mètre-étalon du film policier français pour les années à venir selon une approche contraire à celle d’un Samuel Fuller de l’autre côté de l’Atlantique. Au moment où Fuller investit le film noir d’une nervosité que reflète le jeu agité de Richard Widmark dans Le Port de la drogue (1953), Becker ralentit le rythme. Pas seulement en filmant minutieusement les scènes de préparation des coups et de filature du film (comme Huston l’avait fait dans Quand la ville dort (1950)) mais aussi et surtout (et cela le distingue à la fois de Fuller et Huston) en suivant le rythme lent de Max, un homme qui ne songe qu’à la retraite. Ce rythme ralenti suit lui-même le tempo du morceau de cool jazz qu’aime Max, « son air  » comme il dit, que l’on entend régulièrement. Pour l’anecdote, les premières notes de cette mélodie de Marc Lanjean sont les mêmes que celles du thème musical de Fortunella, que Nino Rota composa en 1958 et qui devint plus tard mondialement connu dans une version réarrangée par le même Rota pour le Parrain (1971) de Coppola.

Au début, on se demande d’ailleurs si le récit est assez rythmé pour un film policier, et puis progressivement on réalise que Becker a raison : c’est Max qui l’intéresse et c’est donc lui qui doit dicter son rythme au film. C’est pourquoi Becker ne le quitte pas des yeux. Il le filme comme un homme ayant envie de quitter un milieu médiocre, de quitter l’écran, de sortir du plan.  Mais Max n’y parvient pas, à cause de Riton. Becker multiplie ainsi les plans où l’on voit Max fermer ou ouvrir des portes (de voiture, d’appartement, d’ascenseur) qui semblent le retenir prisonnier. De même, parfois, des rais d’ombre zèbrent l’écran qui sont autant d’obstacles (les scènes de nuit sont nombreuses et bien photographiées par le chef opérateur Pierre Montazel). Grand admirateur de Becker, Truffaut se souviendra du début de Touchez pas au grisbi en reprenant le procédé d’une lumière clignotante jetant des ombres intermittentes dans une voiture dans la scène où Davenne conduit la nuit dans La Chambre verte. Tout cela est fait par Becker de manière sobre et discrète, sans les compositions de plan héritées de l’expressionnisme que l’on retrouve chez un Duvivier ou un Clouzot.

Le jeu grave et laconique des acteurs qui intériorisent leurs émotions (lorsque Max se demande s’il doit aider Riton, Becker a recours à une voix off exprimant les pensées du personnage mais son visage est dénué d’expression), l’absence de musique extérieure à la narration, participent de la sobriété de l’ensemble (« paresse de grand seigneur à n’insister sur rien » écrit Lourcelles). Cette sobriété n’empêche pas Becker de créer une tension palpable dans la dernière partie, quand Max part à la recherche de Riton et qu’approche le règlement de compte final dans la nuit. Tout l’épilogue est très beau. Dans cet univers, les femmes n’ont guère leur place hors celle d’objets sexuels ; d’ailleurs, la femme que Gabin invite au restaurant à la fin du film est précisément celle qui semble échapper à cette convention.

Touchez pas au grisbi fut un grand succès public et son influence sur le film policier français considérable, notamment sur Jean-Pierre Melville qui poursuivit dans son oeuvre, en la poussant dans la voie de l’abstraction, la manière grave et tranquille imposée ici par Becker.

Strum

PS : Touchez pas au Grisbi est l’adaptation du premier d’une série de livres d’Albert Simonin. Les suivants furent aussi adaptés à l’écran, mais sur un mode parodique cette fois, dans Le Cave se rebiffe (1961) de Gilles Grangier et Les Tontons flingueurs (1963) de Georges Lautner, film sans prétention et assez amusant grâce aux dialogues d’Audiard, mais qui bénéficie d’une réputation sans commune mesure avec son intérêt réel.

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