La Foule (The Crowd) de King Vidor : un homme sans volonté face à la foule

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Un homme dans la foule. Un anonyme parmi sept millions de new yorkais. C’est ce qu’est John Sims dans La Foule (1928) de King Vidor. Quiconque prétend que le Hollywood classique était une simple « usine à rêves » exaltant le rêve américain n’a pas vu ce film, l’un des plus honnêtes qu’il m’ait été donné de voir sur les difficultés de la vie, qui bien que muet est davantage parlant sur la réalité du quotidien que la grande majorité des films américains d’aujourd’hui.

Qui est John Sims ? Personne ou si peu. Pourtant, lorsque John Sims nait, son père proclame que le monde entendra parler de lui. Il l’imagine déjà en grand homme s’affranchissant de la foule des anonymes. C’est le rêve américain qui sort de la bouche du père mais il n’est ici que pure illusion. John grandit avec cette illusion fermement plantée en lui, qui croît comme une plante vigoureuse. Même la mort de son père, alors qu’il n’a que 12 ans, ne vient pas à bout de la plante de l’illusion, mais elle a cette funeste conséquence de bloquer d’une certaine manière l’âge mental de John à 12 ans. Vidor filme la séquence où John apprend la mort du père en cadrant l’enfant du haut d’un long escalier, image relevant de l’expressionnisme. Derrière lui, la foule, déjà omniprésente, le regarde. Il monte l’escalier lentement jusqu’au bord du cadre, comme au bord d’un gouffre, où il s’arrête soudain immobile ; il attend, le visage saisi par l’effroi. Quelle est la vision qui l’arrête ainsi ? Le cadavre de son père ? Vidor ne montre pas le contrechamp, mais il faut imaginer ceci : la vision soudaine de l’escalier du rêve américain à gravir dans un monde vide de la présence du père.

Lorsque l’on retrouve John plusieurs années plus tard, il arrive à New York. En lui, la plante de l’illusion a bien grandi elle aussi, qui lui fait dire que la foule n’a qu’a bien se tenir et qu’il va montrer de quoi il est capable « pourvu qu’on lui donne une chance« . La chance il l’aura, maintes fois, mais bien vite se révèlera le véritable drame du film : John est un homme médiocre et inconséquent, sans volonté, et donc dénué de toute qualité pouvant s’accorder aux demandes toujours plus grandes de la plante de l’illusion. C’est l’écart entre la médiocrité de John (du moins à la lumière des exigences du rêve américain), laquelle va peu à peu l’écarter de la foule, et sa croyance enfantine et persistante en son étoile qui sera à l’origine du chemin de croix que va devenir sa vie. Il n’est même pas un Lord Jim new-yorkais, même pas un personnage conradien, car les personnages de Conrad étaient suffisamment lucides pour réaliser qu’ils n’étaient pas devenus les grands hommes qu’ils aspiraient à devenir enfants. Pas John, il ne comprend pas, il reste cet enfant de 12 ans prisonnier d’un corps d’adulte, qui ne se montre pas à la hauteur du rêve américain, en l’espèce une plante néfaste, mais continue pourtant d’espérer que son tour viendra.

Face à lui, il y a la foule, des gens qui eux aussi croient en leur bonne étoile, mais sont plus travailleurs, plus adroits, moins enfantins que John. Vidor filme New York comme une ruche immense, en une série de fondus enchainés où la foule innombrable envahit les trottoirs, sort des bouches de métro en un flot ininterrompu et intarissable, où nombre d’individus sans doute rêvent impuissants de s’élever au-dessus de la masse. Visions quasi angoissantes que Vidor prolonge par des plans de gratte-ciels, puis en faisant monter sa caméra le long du Rockfeller Center jusqu’à une salle où l’on voit John inscrire des colonnes de chiffres parmi des centaines d’autres anonymes (image appelée à faire florès et que par exemple Billy Wilder Dans La Garçonnière  (1960) et Terry Gilliam dans Brazil (1985) reprirent à leur compte). Ce travelling le long d’un gratte-ciel, Vidor en réutilisera le procédé dans un film qui fait écho à La Foule : Le Rebelle (1949), adaptation de La Source Vive d’Ayn Rand, où il filmait le destin d’un homme, Howard Roark, présenté comme intrinsèquement supérieur à la foule (selon les thèses pseudo-objectivistes d’Ayn Rand sur « l’égoïsme rationnel » de l’individu tout puissant) et se désintéressant totalement de ce que pensent les autres. Dans The Crowd,  John aussi se désintéresse de la foule jusqu’à s’en moquer, comme de ce clown portant un écriteau qui le fait rire (cruel présage de la fin du film), mais contrairement à Roark, c’est un homme qui est en-deçà de la foule, qui non seulement ne parvient pas à s’en extirper mais en plus serait piétiné si elle se retournait contre lui, car la foule est ce bloc aveugle balayant tout sur son passage où se sont dissoutes toutes les volontés. John va payer pour son insouciance de cigale.

Aussi bien dans The Crowd que dans Le Rebelle, Vidor prend le parti de l’individu face à la foule et semble dire que la seule manière de vivre, c’est de vivre contre la foule, de lui imposer sa volonté (de même dans Le Grand Passage (1940), beau film sur la volonté d’un homme). Vidor fut un grand parmi ces cinéastes aux fortes personnalités des débuts d’hollywood qui imposaient leur vision dans leurs films face aux grands Studios (ici la MGM d’Irving Thalberg). Dans La Foule, le malheur de John est que de volonté, il n’en a pas, ce qui est pire que d’être un homme ordinaire. Pourtant, il épouse Mary (le voyage de noces des chastes nouveaux époux est une très belle parenthèse, d’une pudeur d’un autre temps), une femme merveilleuse qui possède la volonté dont John est dénué et qui va porter à bout de bras leur ménage pendant des années difficiles. Les scènes de dispute du couple dans ce film, qui sont ancrées dans les aspects pratiques du quotidien (les courses à faire, la cuisine, une assiette qui se casse, un lit pliant défectueux), forment une vision très noire de la vie domestique, les insuffisances de John, sa paresse naturelle qui lui fait préférer jouer du banjo plutôt que de participer aux tâches de la maison, rendant la vie de Mary impossible. Dans une ou deux scènes, on se croirait dans ces nouvelles de Tolstoï qui pourfendent la vie domestique et la décrivent comme un cauchemar mutuel pour mari et femme (coïncidence ou non, Vidor adaptera plus tard Guerre et Paix). Leur amour survit à ces disputes (effet de la volonté de Mary) et deux enfants naissent – les scènes avec les enfants, rares, sont très émouvantes. Tous les efforts de John devraient être tournés vers cet objectif de préserver l’intégrité de cette famille qui est son seul rempart face à la foule, mais en est-il capable ? La réponse à cette question déterminera le sort de sa vie, une vie dans la foule, une vie parmi des millions d’âmes, toutes semblables et toutes dissemblables à la fois. Fidèle à cette idée, Vidor fit jouer John par un inconnu (James Murray), rencontré par hasard parmi les figurant du plateau (histoire contestée qu’il colportait), qui retourna à l’anonymat et même à la rue plusieurs années après, où il connut une triste fin. Un grand film.

Strum

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