The Offence de Sidney Lumet : huis clos où l’enfer, c’est soi-même

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De ses débuts de metteur en scène de théâtre Off-broadway, puis de ses années de réalisateur de séries télévisées, Sidney Lumet a gardé le goût des mots, des mots échangés dans le huis-clos de pièces en forme de scènes de théâtre. Cela s’observe dès son premier film, le classique Douze hommes en colère (1957), et cela se confirme ensuite tout au long d’une filmographie où le huis-clos est le lieu d’expression privilégié de personnages débattant ou se débattant, car il y a chez Lumet autant d’hommes de principe que d’hommes contrôlant difficilement leurs émotions ou en danger de passer de l’autre côté de la barrière. Ces derniers sont leur pire ennemi, et dans The Offence (1973), le film le plus noir de sa carrière (une noirceur sans rémission qui effraya tant United Artists que le studio renonça à l’exploiter dans plusieurs pays, dont la France), Lumet va jusqu’à prendre le contrepied de la formule de Huis clos de Sartre, puisqu’il filme un homme qui pourrait dire : « l’enfer, c’est moi-même« .

Le Sergent Johnson (Sean Connery) est un policier enquêtant sur une série de viols commis sur des enfants. Un suspect est arrêté et Johnson, qui fulmine depuis le début du film, compte bien l’interroger lui-même en utilisant la manière forte. Quand ses collègues arrivent, le suspect a été passé à tabac et est en sang. Dans ce film à l’atmosphère poisseuse et cafardeuse, proche du cauchemar, Lumet semble tracer un cercle possible de l’enfer, un cercle silencieux. Le Berkshire anglais y apparait comme un lieu de damnés où les écoles semblent abandonnées, où les barres d’immeubles semblent être des prisons, excroissances de béton plantées au hasard des épaulements de terrain, et où même le vert du gazon anglais apparait menaçant. Lumet filme la nuit comme une vraie nuit, comme un voile noir posé sur le monde, une nuit éclairée seulement par les lampes torches des policiers, sans recours aux techniques de « nuit américaine » qui ôtent la plupart du temps à la nuit ses noirs desseins.

The Offence s’articule autour d’une série de huis-clos impliquant Johnson (le huis clos avec le suspect, celui avec sa femme, le dernier enfin avec le superintendant venu l’interroger). En termes de structure narrative, le récit forme lui aussi un cercle, puisque l’on revient au point de départ à la fin du film, de sorte que la narration pourrait tourner sans fin sur elle-même jusqu’à la fin des temps (autre indice d’un cercle de l’enfer). De même, le film est émaillé des visions de l’esprit dérangé de Johnson qui est en train de devenir fou : après 20 ans de service actif dans la police, après vingt ans d’intervention sur des scènes de crimes horribles, des images de tortures, de cadavres, de meurtres, tournent comme un maëlstrom dans sa tête. Ces images sont pareilles à des vers qui lui dévorent le cerveau ; il est emprisonné lui aussi dans un cercle dont il ne peut sortir, le cercle infernal de ses visions que Lumet filme souvent en surimprimant sur l’image une grande lampe d’interrogatoire de police (en forme de…cercle), qui sépare Johnson du reste du monde. Si le film en restait là, il serait déjà tout à fait sombre et montrerait un policier succombant sous le poids des horreurs qu’il a supportées. Mais Lumet, abordant ce thème de la frontière friable entre la loi et le désordre qui l’a occupé dans plusieurs films, va plus loin et suggère que Johnson est aussi en train de devenir un monstre, un violeur et un assassin en puissance. Il faut voir comment Lumet filme ses mains, avec une focale qui en fait des mains immenses, des mains d’assassin (photo). Le passage à l’acte n’est plus loin.

De cela, le spectateur s’en avise assez vite car dès le début Lumet nous montre par quelques plans quelle sera l’issue finale de cette histoire, le film étant ensuite relaté par une série de flashbacks entremêlés. Cette distorsion de la temporalité du récit est à même de rendre compte de l’intérieur de l’esprit de Johnson, qui terrassé par ses visions confond passé et présent. Elle achève de faire de The Offence une sorte de film-mental, entièrement subjectif, où tout est vu à travers le cerveau malade de Johnson. Mais cette cohérence thématique et formelle si achevée, superposée avec un tel soin, est précisément ce qui ôte à ce film une partie de ce qui fait l’attrait du cinéma : la surprise. Le spectateur sait déjà comment tout cela va finir, il sait qu’il est enfermé dans le cerveau de Johnson, qui est un cercle, il admire la virtuosité avec laquelle Lumet insère dans le récit les visions de Johnson (superbe scène où il conduit assailli de visions), mais du coup, il se sent lui-même (du moins l’ai-je ressenti ainsi) un peu pris en étau par ce film-mental claustrophobe, qui témoigne d’une grand maitrise formelle, mais auquel on peut préférer d’autres films de Lumet.

Dans Un roi sans divertissement (1951), un des plus grands livres de Jean Giono, le capitaine Langlois décide d’utiliser les grands moyens contre lui-même quand il réalise que fasciné par le sang il est en passe de devenir un assassin. Giono arrive à ce point à l’issue d’un livre d’une narration absolument virtuose, en nous faisant imaginer progressivement la détresse de Langlois, cet « homme plein de misères« , d’abord policier dont on admire le calme et la compétence, et puis policier solitaire dans la montagne qui s’ennuie terriblement, ce qui fait que le lecteur est constamment surpris et édifié par le talent de Giono tout au long du récit, sans savoir à quoi s’en tenir. Dans The Offence, au contraire, dès le début (qui est aussi la fin), il est clair que Johnson est dépassé par ses pulsions de violence, que c’est un homme dangereux et de ce point de vue, la narration du film fait du surplace. La figure du cercle, démultipliée tout au long du film, sur un plan formel (même la lumière est ronde) comme sur un plan thématique, donne l’impression que l’on prend en route une machine infernale qui tourne sur elle-même. Sean Connery est impressionnant de force brute et de rage rentrée, mais même si son interprétation est en ligne avec le reste du film, on peut lui reprocher de manquer un peu de nuances, et lui préférer l’interprétation plus humaine de Trevor Howard dans le rôle assez court du surintendant, et surtout celle assez machiavélique de Ian Bannen en suspect, qui a parfois des allures d’anti-héros dostoïevskien.

Strum

PS : l’échec commercial de ce film (qui est tardivement porté aux nues par la critique aujourd’hui, de manière peut-être un peu excessive) fut tel que non seulement sa distribution fut limitée mais en plus elle mit prématurément fin à la carrière de réalisateur de Sean Connery. Il avait en effet accepté de jouer dans un dernier James Bond, Les diamands sont éternels (1971) à condition de pouvoir choisir deux projets de son choix. The Offence fut le premier et le dernier, United Artists cassant le contrat qui prévoyait le passage à la réalisation de Connery pour Macbeth, qui fut finalement tourné par Polanski.

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10 commentaires pour The Offence de Sidney Lumet : huis clos où l’enfer, c’est soi-même

  1. 100tinelle dit :

    Bonjour Strum,

    J’ai vu ce film il y a quelques semaines maintenant. Et si j’étais assez enthousiaste la première heure (surtout le début, la composition des images, les paysages nocturnes, les couleurs etc), j’ai petit à petit désenchanté pour finalement le laisser tomber, alors qu’il ne me restait qu’une demi-heure avant la fin. Mais je n’en pouvais plus. C’est beaucoup trop répétitif sur la longueur, alors qu’on a tout compris assez rapidement. Sean Connery est très bien mais toujours sur le même ton, il manque effectivement de nuances, du coup il m’a lassée aussi. Et puis oui, il y a quelque chose d’étouffant dans ce film, raison supplémentaire pour laquelle je pense avoir déclaré forfait. Je suis assez étonnée de l’enthousiasme qu’il suscite aujourd’hui, mais bon, je ne suis pas toujours au diapason des critiques non plus. La première heure est quand même pas mal du tout.

    • Strum dit :

      Bonjour Sentinelle, mon sentiment sur le film est assez proche du tien, sauf que j’ai poursuivi jusqu’au bout (il est vraiment très rare que j’abandonne un film ; en général Lars von Trier n’est pas loin quand cela arrive. 🙂 ). La première heure tient bien la route jusqu’à cette scène vraiment excellente où il est assailli de visions pendant qu’il conduit, et puis les redites (ces fameux cercles que j’évoque), la connaissance préalable de la fin, le côté théâtral malgré tout de ces huis clos successifs finissent par étouffer le film, le fermer sur lui-même. Un bon film certes, mais une déception au vu de la réputation du film.

      • 100tinelle dit :

        Oui, tu as raison, il y a aussi de bonnes choses dans ce film (rien que la façon de filmer ce quartier lugubre, c’est incroyable, le réalisateur arrive même à nous angoisser par le vert de la pelouse, comme tu soulignes d’ailleurs, c’est fou quand même). Mais ces huis clos successifs, ce côté théâtral, ces paroles et ces cris… c’est plus fort que moi, ça m’horripile vraiment :-/

  2. 100tinelle dit :

    Je voulais ajouter une chose ! La photo que tu as choisie pour illustrer ta chronique me fait penser à une des scènes du film Les Mains d’Orlac de Robert Wiene, qui est reprise aussi sur une des affiches du film. Hommage ou pas ? Joli clin d’œil en tout cas 🙂

  3. Strum dit :

    Tout à fait ! C’est une des images les plus fortes du film. 🙂

  4. princecranoir dit :

    Le jugement est un peu sec pour moi. Ce film m’a scotché, enfermé dans son cercle, étranglé. Je comprends l’effet de suffocation qu’il inspire dès lors que les protagonistes se trouvent clos dans le commissariat, mais quelle tension ! quelle noirceur ! Tu soulignes à raison la manière dont il filme déjà les extérieurs, plongés dans une obscurité maladive et impénétrable. Et lorsque la lumière jaillit, aveuglante à l’ouverture, accompagnée de ce bruit sourd, c’est pour mieux troubler nos sens.
    Un film mental certes, mais quel film. Sean Connery y est incroyable (comme toujours chez Lumet), et il retrouve le Ian Bannen de « the Hill », autre récit de réclusion dans lequel l’écossais jouait cette fois les souffre-douleurs.
    Tu l’as compris, j’aime ce film sans réserve, y compris pour les raisons qui font naître les tiennes.

    • Strum dit :

      C’est vrai, quelle tension, quelle noirceur, et je comprends bien pourquoi tu aimes tant le film (tu n’es pas le seul). Mais pour moi, la noirceur n’est pas forcément une qualité, et je préfère les films qui me donnent un sentiment de liberté ou qui sont moins directs, qui prennent la tangente ; ici, tout est ‘in your face’ (critères assez subjectifs, je l’admets) et comme le film est un cercle, quand j’en sors, je n’y pense plus. J’ai trouvé que le jeu de Connery manquait de nuances, de fêlures, de possibilités d’interpréter les choses différemment.

  5. Tobac james dit :

    Bonsoir, malgré les réserves faites et lues, cela reste quand même un trés bon film, redécouvert il y a peu, soit, mais qui mérite largement cette redécouverte tardive. Ne faisons quand même pas trop la fine bouche…on ne voit pas des films de cette trempe tous les jours..
    Par contre, vous citez Giono et Un Roi sans Divertissement. Vous connaissez sans doute le film remarquable qu’en a tiré François Leterrier (1963).
    Cordialement

    • Strum dit :

      Bonsoir et merci pour votre message. Certes, cela reste un film de belle facture et qui ne méritait certainement pas l’opprobre commerciale qu’il a rencontrée à sa sortie et notamment cette décision du studio de saborder sa distribution, mais disons qu’étant donné sa réputation, j’aurais préféré l’aimer d’avantage ; chez Lumet, je préfère d’autres films et de manière générale, je ne suis pas toujours amateur des films totalement sombres sans aucune lueur d’espoir. S’agissant du Leterrier, que je possède en DVD, je dois le voir depuis des lustres, mais j’aime tellement le livre que j’hésite à franchir le pas. Merci pour cette piqûre de rappel. Cordialement également.

  6. Ping : L’Etrangleur de Rillington Place de Richard Fleischer : filmer un tueur | Newstrum – Notes sur le cinéma

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