Bienvenue Mister Chance (Being There) de Hal Ashby : farce et fable sur le pouvoir et les médias

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Conte grinçant sur le pouvoir politique, Bienvenue Mister Chance (Being There) (1979) de Hal Ashby est une formidable farce où Ashby parvient à nous émouvoir, à nous faire rire et à nous édifier tout à la fois. Cela tient au ton très particulier du film, cet inimitable ton « ashbyien » fait de mélancolie, de tendresse, et de malice mêlées.

Chance est un jardinier inoffensif et à demi-demeuré, qui a passé sa vie à regarder la télévision dans la maison de son employeur à Washington D.C. Expulsé à la mort de ce dernier, il se retrouve à la rue, seul et démuni, ne comprenant pas ce qui se passe. Ce début mélancolique, bercé par les Gnossiennes d’Erik Satie, ne prépare guère à la suite (et ceux qui voudront en préserver le mystère cesseront de lire pour regarder le film séance tenante). Grâce à un concours de circonstances, Chance est recueilli par Eve et Ben Rand (Shirley MacLaine et Melvyn Douglas), un couple ami du Président des Etats-Unis. Les manières simples et affables de Chance, son costume bien taillé (il porte celui de son ancien employeur), ses constantes références à son métier de jardinier (Gardener est pris pour son nom de famille) et à des notions (arbre, saison) qui peuvent passer pour des métaphores, enfin le flegme souriant avec lequel il promène sa silhouette digne, le font passer pour une espèce de sphynx détenteur d’un grand savoir. Rand, fatigué au soir de sa vie par les conseillers formatés, se prend d’affection pour Chance, qui éveille même la curiosité d’un Président des Etats-Unis ne sachant plus à quel saint se vouer. Il n’en faut pas davantage pour que les médias, toujours en quête de nouveauté, braquent leurs projecteurs sur Chance et le rendent célèbre du jour au lendemain. Un des grands attraits de ce film réside dans la manière dont Ashby s’amuse de nos réactions comme s’il les anticipait : il y a plusieurs scènes où l’on est sûr que la supercherie va être découverte, où l’on se dit « ce n’est pas possible, ils vont réaliser qui il est vraiment« , et où Ashby déjoue nos réactions. On l’imagine volontiers ricanant derrière sa caméra lorsqu’il filmait les scènes hilarantes avec le Président des Etats-Unis (excellent Jack Warden en politicien un peu perdu).

Une « farce », disais-je, excessive a priori par le portrait qu’elle fait de ceux qui nous gouvernent, mais à bien considérer la question, on n’en jurerait plus aujourd’hui. Des hommes et femmes politiques se donnent en spectacle dans des émissions confessions qui tiennent de la télé-réalité. L’inénarrable Donald Trump concourt à l’élection de Président des Etats-Unis avec la complicité de médias transformés en chambres d’écho de ses propos outranciers (même Ashby n’aurait pas osé inclure dans son film le personnage de télé-réalité qu’est Trump). Cette réalité qui dépasse la fiction a des allures de crise du pouvoir, de crise des médias, qui semblent avoir renoncé à leur travail d’analyse et de hiérarchie de l’information. Aussi Bienvenue Mister Chance est-il passé du statut de farce à celui de fable. Fable sur un pouvoir en perdition, sur une vacance du pouvoir, 30 ans avant le Habemus Papam (2011) de Moretti. Fable sur le simulacre du pouvoir, où Chance qui est aussi vide qu’un ballon de baudruche, est regardé peu à peu comme un possible futur Président alors que tout ce qui l’intéresse, c’est de jardiner – un homme aussi qui pourra être utilisé par d’autres, un homme-lige. Fable sur la faillite de médias sans éthique de responsabilité, qui recherchent pour l’essentiel non pas la vérité mais « du nouveau« , le veau d’or qu’adoreront les spectateurs, qui participent de la mise en scène du simulacre et ont troqué le nécessaire recul du journaliste consciencieux pour la conscience de l’importance des courbes d’audience. Fable aussi sur le besoin de croire, de croire qu’un homme viendra un jour répondre aux questions laissées sans réponses, faiblesse humaine universelle.

A l’origine du projet qu’il a porté pendant plusieurs années, Peter Sellers est exceptionnel en Chance, sans doute son meilleur rôle : imitant la véritable voix de Stan Laurel, conservant son flegme tout le long du film au fil des formules qu’il énonce (« I understand« , « I like to watch« ), il préserve jusqu’au bout le jardin secret de cet homme simple pris pour un sphynx (voire pour un messie si l’on en croit la fin, tout à fait remarquable), qui est là sans être là, qui préfèrerait être là-bas (Being there, dit le titre original, comme toujours meilleur que le prosaïque titre français) à marcher parmi les arbres, plutôt que de devoir subir toute cette mascarade sous l’oeil (et la pyramide) du sceau américain, mais qui est trop poli pour répondre comme le Bartleby de Melville qu’il « aimerait mieux pas« . Un des derniers grands films américains des années 1970.

Strum

PS : le film est adapté du roman éponyme de Jerzy Kosinski.

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16 commentaires pour Bienvenue Mister Chance (Being There) de Hal Ashby : farce et fable sur le pouvoir et les médias

  1. Ronnie dit :

    Jouissif avec un J majuscule 🙂
    Sellers est un génie.

  2. Strum dit :

    « J » marche aussi avec Jubilatoire, ce qui résume aussi bien ce film !

  3. 2flicsamiami dit :

    Pas vu, mais je ne peux que me pâmer devant ta prose toujours aussi riche et envoutante. Bravo !

  4. ELias_ dit :

    Un chef-d’œuvre, vrai testament pour Peter Sellers, et visuellement enthousiasmant dès le premier plan. Ce que j’ai adoré à la première vision, c’est le fait de ne pas savoir d’emblée où le film va aller, et de constater que son propos ne cesse de s’enrichir.

    E.

    • Strum dit :

      Hello Elias. Tout à fait, j’étais dans le même cas que toi et j’ai ressenti la même chose. C’est d’ailleurs ainsi que le film est le plus savoureux : lorsqu’on ne sait rien de sa destination finale ; il ne cesse alors de surprendre le spectateur. A ce titre, la fin est formidable.

  5. ELias_ dit :

    Un dernier plan mémorable, et parfaitement amené.

    E.

  6. Hello Strum,
    texte intéressant pour un film que j’avais adoré, et qui fut une bonne surprise pour ce rôle non comique de Sellers.
    Le seul point noir à mes yeux; même si ce n’est pas à proprement parler dans le film : le générique de fin, sur des images de prises ratées de Sellers & l’équipe qui rit. AJe n’avais pas envie d’être sorti aussi violemment du film.

    • Strum dit :

      Hello Sylvain, merci pour ton message. Tout à fait, le générique de fin brise le charme exercé par le film. Il fut d’ailleurs l’objet d’un désaccord entre la production qui y tenait (le studio voulait finir sur une note humoristique car ils trouvaient la fin trop étrange) et Sellers et Ashby qui n’en voulaient pas.

  7. Strum dit :

    Et voilà que Trump est élu Président des Etats-Unis… Bienvenue Mister Chance a beau être une fable, cela même Hal Ashby ne l’avait pas prévu…

    • Je ne suis même pas surprise des résultats. Voilà où nous mène le marketing de la peur véhiculée par les médias, qui nous bombardent d’images sensationnelles et de petites phrases dignes de slogans publicitaires. L’occasion ou jamais de découvrir ce film ? Ce sera déjà ça de pris 😉 Petite anecdote : les scénaristes des Simpson l’avaient prévu dans un épisode il y a tout juste 16 ans !

  8. 100tinelle dit :

    Ca y est, je l’ai vu ! Et figure-toi que je l’avais déjà vu, mais je devais être trop jeune pour saisir toutes les subtilités du film, que j’ai nettement mieux compris aujourd’hui. C’est comique mais la scène qui m’a révélé le fait que je l’avais déjà regardé est celle dans laquelle Shirley MacLaine se roule sur la peau d’ours dans la chambre de Mister Chance. Une scène inoubliable, très drôle et que j’avais vraisemblablement déjà bien compris à cette époque 😀 Je la trouve toujours aussi amusante d’ailleurs. La dernière scène est très belle et totalement inattendue. Je déplore également le générique de fin, pas à sa place et qui casse trop brutalement la magie et la poésie de la dernière scène.

    • Strum dit :

      Content que tu aies aimé ! 🙂 Le générique de fin est vraiment absurde en effet. Il fut imposé par le studio qui avait peur du ton du film et ne comprenait pas la dernière scène, qui fut vraiment une pomme de discorde entre Sellers/Hasby et le studio. Sellers prétendit que c’est à cause de ce générique idiot qu’il rata l’oscar du meilleur acteur. Le pire, c’est que c’est possible.

  9. ELias_ dit :

    Ah, je pensais que ce montage final se voulait une sorte d’hommage posthume à l’acteur.

    E.

    • Strum dit :

      Non malheureusement. Straight from the imdb trivia section:

      « Despite Peter Sellers’ repeated requests, the producers would not remove the outtakes from the version they submitted to Cannes. »

      « Peter Sellers was nominated for the Oscar for Best Actor. Some said the reason Sellers lost was because of the outtakes at the very end of the movie as the credits are rolling. Sellers himself later said the outtakes « broke the spell » of the movie »

      « In different versions, the end credits are either shown over retakes of Chance saying a line that was not in the movie (the message from Raphael, restored to the home video version) or shown over TV white noise. Peter Sellers was at the film’s screening at the 1980 Cannes Film Festival and was furious with director Hal Ashby and the producers for including the outtakes version of the end credits at this performance as well as the audience’s reaction to them. » [tiens, cette relation des faits fait de Ashby un de ceux responsables du générique. J’avais lu le contraire]

      http://www.imdb.com/title/tt0078841/trivia?ref_=tt_trv_trv

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