Un héros de notre temps de Mario Monicelli : Alberto Sordi dans ses oeuvres

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Alberto Sordi fait partie de ces acteurs comiques qui sont physiquement drôles, qui font rire par leur simple apparition, leur simple prise de parole – qui appartiennent à cette tradition d’un comique visuel, un peu comme De Funès en France dans un autre registre. Mettez Sordi dans une situation épouvantable et faites lui prendre le ciel à témoin, là où d’autres susciteraient la compassion, lui fera rire dès qu’il ouvrira la bouche. Cela tient pour l’essentiel au contraste entre sa grosse voix de baryton (assortie à sa carrure) et l’extraordinaire couardise de ses personnages, à cet écart entre ce que Sordi promet par ses vantardises d’opportuniste et son comportement réel (il passe son temps à se sauver et quand il ne se sauve pas, les yeux ronds de son visage poupin s’affolent au point de paraitre sortir de leur orbite). Pour jouer les lâches, Sordi est le plus fort : le personnage qu’il a créé est le plus grand lâche de l’Histoire du cinéma et il a descendu au cours de sa carrière toute la gamme de la veulerie, tous les degrés de la poltronnerie.

Dans Un héros de notre temps (1955) de Mario Monicelli, Alberto Sordi joue donc un peureux de première force, et c’est un festival. Au scénario, Rodolfo Sonego (qui a beaucoup écrit pour Sordi) imagine toute une série de gags s’articulant autour de cette pusillanimité véritablement exceptionnelle. Sordi y tient le rôle d’Alberto Menichetti, un employé d’une fabrique de chapeaux qui vit encore chez ses tantes. Ses objectifs sont assez simples : ne pas se faire remarquer par la police (qu’il craint par nature), et ne se faire remarquer par son patron que dans la mesure où cela pourrait lui valoir de l’avancement. Le voici d’ailleurs qui accepte de porter pendant plusieurs jours un chapeau très voyant à titre d’essai pour une nouvelle collection. Manque de chance, ce chapeau ridicule lui vaut à sa grande frayeur d’être remarqué dans la rue, ce qui tombe d’autant plus mal que ses tantes viennent de découvrir dans leur cave une caisse de dynamite laissée là par l’oncle anarchiste d’Alberto disparu depuis. Plutôt que d’apporter la dynamite à la police (il craint l’erreur judiciaire), Alberto décide de s’en débarrasser en la jetant dans le Tibre ; hélas, il est aperçu par un policier…

Ce résumé du début du film donne une idée de ce qui va suivre : à force d’essayer de se disculper, Alberto va se comporter de manière de plus en plus suspecte (et de plus en plus ignoble avec la veuve (Franca Valeri) qui est tombée amoureux de lui), et finir par passer pour un dangereux anarchiste. Toutes les actions que lui dicte sa couardise se retournent contre lui. Il faut dire que sa lâcheté n’a d’égale que sa bétise. Il faut le voir essayer de négocier un service rendu : au fur et à mesure que son interlocuteur le regarde, Alberto se décompose et au lieu d’augmenter le prix proposé, le baisse drastiquement. Ces exemples ne donnent qu’une vague idée de la drôlerie du film, qui tient naturellement au talent comique de Sordi (sans lui, le film n’aurait pas la même saveur) mais aussi aux trouvailles de Sonego et Monicelli (telle cette hilarante opération forcée parce qu’Alberto s’est plaint d’une hernie pour éviter de venir travailler).

Bien qu’on n’y trouve nulle trace de la mélancolie propre aux plus grands films de la comédie italienne (Monicelli en signa plusieurs), on peut cataloguer Un héros de notre temps comme un des premiers films du genre non seulement du fait de sa drôlerie bouffonne, mais aussi et surtout en raison de la manière dont Monicelli inscrit son film dans L’Histoire sociale et politique de l’Italie, grossissant par la satire la paranoïa d’Alberto mais montrant aussi un patron (le cinéaste Alberto Lattuada venu s’amuser) espionnant ses employés avec des micros. Monicelli prend ainsi prétexte des mésaventures d’Alberto pour filmer les contestations sociales de 1957, y compris au travers d’images d’archives, contestations auxquelles Alberto prend garde de ne pas participer. Aussi Monicelli trace-t-il en creux (et cela est clair dans le titre du film) un portrait de l’italien désengagé des années 1950 qui ne veut surtout pas se mêler de politique, ce qui nous vaut cette réplique géniale d’Alberto protestant de sa bonne foi au commissariat : « Je ne suis ni de gauche, ni de droite, mais je ne voudrais pas qu’on croit que je suis du centre !« . A cet égard, la fin du film où le conformisme peureux d’Alberto finit par trouver un refuge institutionnel est bien dans la lignée caustique de la comédie à l’italienne. Une fin qui annonce aussi, d’une certaine manière, un film que Monicelli et Sordi tourneront ensemble quatre ans plus tard et qui est un des chefs-d’oeuvre de la comédie à l’italienne : La Grande Guerre (1959).

Cerise sur le gâteau pour les amateurs du duo de crétins Terrence Hill – Bud Spencer : ce dernier, déjà très costaud, fait une apparition fort drôle dans le film, en fiancé jaloux voulant casser la figure d’Alberto qui s’est promené avec sa fiancée coiffeuse (l’aguichante Giovanna Ralli).

Strum

PS : Attention faux ami : le film n’a rien à voir avec le roman russe de Lermontov portant le même titre.

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4 commentaires pour Un héros de notre temps de Mario Monicelli : Alberto Sordi dans ses oeuvres

  1. modrone dit :

    Vu et aimé il y a assez longtemps. Et l’Alberto est quand même un génie dans la « pleutritude ». Mais tu sais bien mon enthousiasme pour Mario et les autres.

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