Le Client d’Asghar Farhadi : hors champ et rouages du scénario

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A bien des égards, le Client (2016) d’Asghar Farhadi ressemble à une Séparation (2011) du même réalisateur : construction similaire autour d’un évènement dramatique qui est laissé hors champ (ici, une agression, dans Une séparation, une chute dans un escalier), même opposition entre une famille a priori moderne et bourgeoise et une famille d’une classe sociale moins favorisée (à laquelle appartient la femme de ménage dans Une Séparation, et l’agresseur dans Le Client), même désintermédiation des auxiliaires de justice dans un conflit privé (absence d’avocat dans Une Séparation, absence de la police dans Le Client) avec les difficultés qui en résultent, même primauté de la tradition et de l’honneur sur le rationalisme (la primauté du Coran et la croyance en un argent impur dans Une Séparation, l’humiliation publique et à nouveau l’argent impur dans Le Client), et bien sûr cette approche du récit caractéristique de Farhadi où l’intrigue ressort d’un engrenage inarrêtable et linéaire une fois que les personnages l’ont enclenché par leurs décisions, comme si la fatalité et la précision des récits policiers étaient appliquées à des questions de société.

Pourtant, il existe entre les deux films une différence fondamentale : Une Séparation bénéficiait d’un scénario remarquable, d’une précision d’orfèvre, qui s’articulait autour d’un angle mort ; on n’avait rien vu du drame, il était impossible de savoir qui du mari ou de la femme de ménage avait raison, et de ce doute procédait un principe d’incertitude qui imprégnait toutes les situations du film (y compris celles afférentes au divorce) et lui conférait sa vigueur. Or, le scénario de Le Client, bien que les intentions soient les mêmes, n’est pas de la même eau, n’est pas aussi rigoureux. Le film relate l’histoire d’un couple (Emad et Rana) emménageant dans un nouvel appartement à Téhéran, que lui loue un ami peu scrupuleux : l’ancienne locataire était une prostituée, ce qu’il s’est bien gardé de leur dire. Un soir, Rana qui est seule est agressée par un homme qui s’avère être un habitué, « un client », de l’ancienne locataire. Dès lors, Emad ne songe plus qu’à se venger, qu’à retrouver l’agresseur pour lui faire subir une « humiliation publique » devant sa famille, tandis que Rana ne songe plus qu’à oublier, renonçant même à porter plainte, pour éviter cette fois une humiliation publique qui s’exercerait à ses dépens. Emad réagit comme si c’était lui-même, plus exactement son honneur, qui avait été attaqué, et ne s’embarrasse guère des désirs et des souffrances de sa femme.

D’un point de vue sociologique, c’est un sujet tout à fait intéressant que ce thème de la prégnance dans la société iranienne de l’humiliation publique (moyen de vengeance privé fondé sur « l’honneur » et excluant l’intervention de la justice), y compris au sein d’un couple de lettrés moderne (au sens où ils jouent tous deux dans une adaptation théâtrale de Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller) : refoulé d’une société éclipsant la raison individuelle ou marqueur culturel dont Farhadi interroge ici la pertinence. D’un point de vue cinématographique, en revanche, cette approche du récit qui entend utiliser les ressources du cinéma de genre (tension, suspense, découpage rapide) pour mener une enquête sociologique requiert un scénario d’une extrême rigueur, et c’est là que le bât blesse (à l’aune du moins des précédents films de Farhadi, quoique Le Passé n’était déjà pas exempt de reproche). Car il y a dans Le Client plusieurs facilités scénaristiques (Rana qui laisse la porte de chez elle grande ouverte alors qu’elle prend sa douche), plusieurs moments qui paraissent relever de l’arbitraire du réalisateur (les clés oubliées par l’agresseur, la camionnette sortie du garage par Rana, ensuite retrouvée par Emad de manière fortuite, qui le conduit au coupable). Cela donne au film un côté un peu programmatique voire dirigiste, une manière presque théâtrale aussi par ce recours fréquent au hors champ. D’ailleurs, les scènes se déroulant dans l’appartement sont parfois filmées comme les séquences de répétition au théâtre, renforçant ce sentiment que le monde et la société sont un théâtre. Cela illustre, je crois, une autre idée intéressante du film, celle selon laquelle Emad, obsédé par l’humiliation publique, se conduirait de manière semblable à un acteur sur une scène de théâtre, une pièce sur un échiquier, mû par un Dieu ancestral, le Dieu des vengeances privées, metteur en scène de certaines passions humaines. Mais ce n’est pas assez pour tout à fait compenser l’incrédulité que l’on finit par ressentir en écoutant les cliquetis sonores que font parfois entendre les rouages du scénario.

Strum

PS : Le Client a reçu le prix d’interprétation masculine (remis à Shahab Hosseini qui joue Emad) et le prix du scénario au Festival de Cannes 2016 (un dernier prix qui laisse perplexe, malgré la richesse du scénario si l’on s’en tient à ses intentions, comme d’autres prix de cette édition).

PPS : Comme le note Silmo dans les commentaires ci-dessous, le film a recontré un grand succès public en Iran.

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6 commentaires pour Le Client d’Asghar Farhadi : hors champ et rouages du scénario

  1. Silmo dit :

    L’ « engrenage inarrêtable » des victimes d’un drame, c’est tout de même le moteur des tragédies au cinéma depuis longtemps !! 🙂
    J’ai hâte de voir ce film car je crains de ressentir ici quelques incompréhensions relativement à la culture orientale qui, dans l’ancienne Perse, n’est pas une culture « tribale » (rien à voir avec la Libye ou une partie du Moyen-Orient actuellement en conflit). A maints égards, cette culture iranienne d’Orient est plus proche de celles des zones turques, ou même d’extrême-orient, que des civilisations proche et moyen-orientales.
    En Asie, comme en Iran ou parfois dans les régions turques, bah oui, on laisse se porte ouverte pour faire circuler l’air et on peut prendre sa douche parce que personne n’oserait rentrer chez un tiers sans y avoir été convié ou avoir prévenu de son arrivée… sauf ici (puisque ce semble être un rouage du scénario) quand le visiteur se trompe d’hôte en croyant revenir dans un appartement précédemment occupé par une personne de moindre vertu.
    Le qui-pro-quo entraine le drame : Le client coupable ; l’épouse qui veut cacher la honte de ce déshonneur ; le mari qui veut laver l’affront sur sa famille fut-ce au détriment de l’honneur de son épouse; la police et la justice absentes ou incompétentes.
    La réaction d’Emad est culturellement parfaitement cohérente avec l’obligation de ne pas perdre la face (du Bosphore aux confins de la Chine – et que dire du Japon), c’est un verrou relationnel bien plus puissant que notre « raison » occidentale. Dans ces régions, l’état de droit – qui n’est pas le même que le notre – fait encore droit à ces notions du déshonneur. Seule différence, due à la religion, le déshonneur des unes compte bien moins que celui des uns.
    J’attends donc de voir le film car je ne sais pas si Farhadi s’attaque surtout aux réactions viscérales du bonhomme – sous l’angle de notre rationalisme européen qui le considérerait comme tribal ou primitif (adjectifs inappropriés dans une culture si ancienne et si raffinée, même si soumise depuis les années 80 à une dictature religieuse) – ou bien si le réalisateur dénonce avant tout la déchéance de l’appareil civil et pénal, non seulement incapable de tenir compte du préjudice de l’épouse mais également incapable de mesurer celui de l’époux : ce que tu qualifies fort justement de « désintermédiation des auxiliaires ».
    A ce que je saisis, un angle mort apparait derechef qui cette-fois n’est pas scénaristique comme dans « Une Séparation » (l’absence de témoin) mais culturel (le point de vue de l’épouse, qu’elle soit fautive ou non, n’a aucune importance puisque seul compte l’honneur… or, le pouvoir policier et judiciaire ne sait même plus traiter cet aspect civilisationnel…). Le mari n’a pas d’autre choix que laver son honneur (celui de la famille du mâle) comme dans les western… Ce n’est pas le plus important… L’essentiel sous-jacent, c’est qu’il n’y a plus de justice possible, même pas celle des religieux au pouvoir…. Cette dénonciation n’est pas mince. On en comprend le succès du film en Iran.

    • Strum dit :

      Bonsoir Silmo et merci beaucoup pour ton long message et tes commentaires d’ordre culturel. Tu penses bien qu’il n’était pas dans mes intentions de porter des jugements inappropriés sur la culture iranienne… 🙂 Les problèmes que j’ai relevés dans ma critique ne sont pas d’ordre culturel mais cinématographique. Le Client repose sur un scénario qui n’est pas exempt de défauts et de coïncidences fortuites trop faciles (pour la douche, tu verras ce qu’il en est, c’est un peu différent de ne pas fermer la porte, mais ce n’est pas la chose qui m’a fait le plus tiquer loin de là), alors que par exemple, j’avais trouvé le scénario d’Une Séparation absolument éblouissant. Je t’invite vivement à voir le film pour être à même d’en juger et je serais ravi si tu es plus indulgent que moi. La réaction d’Emad est parfaitement compréhensible culturellement mais elle me parait être clairement critiquée par Farhadi dans le cadre du film. Le réalisateur ne dénonce nullement une quelconque déchéance de l’appareil judiciaire iranien (pour la bonne raison qu’Emad n’a pas recours à lui à la demande de Rania), et c’est bien après la réaction d’Emad qu’il en a ; je ne crois pas à l’absence de choix chez Emad (il choisit, vois le film), de même que je crois que les cultures quelque soient les pays concernés peuvent évoluer dans le temps long de l’Histoire, ne sont pas figées et que l’on peut même souhaiter cette évolution sur certains aspects. L’absence d’auxiliaire de justice me parait être un trait fondamental de cette histoire.

      • Silmo dit :

        Oui, promis Strum, je vais y aller. J’ai désormais hâte.
        Ma réaction a probablement été un peu vive sur les termes « primitif » et « tribal » (les seuls que je trouve inappropriés vis-à-vis de cette belle culture où une partie de ma famille a longtemps vécu – dans la société aisée – avant de fuir le régime des mollahs).
        Sur place, je ne suis pas sûr que le poids culturel laisse beaucoup de place au choix d’Emad.
        Farhadi ne peut aller trop loin. Il place des coins dans les fissures.

        • Strum dit :

          J’aime la culture iranienne. Et ne t’inquiète pas, je n’opposais pas l’orient et l’occident et à ce titre je trouve aussi qu’il peut y avoir des comportements d’ordre tribal et primitif en France, j’utilisais ces termes, dans leur sens large pour évoquer le principe de la vendetta ou de la vengeance privée que j’opposais à l’Etat de droit et ses auxiliaires de justice pour résoudre les conflits. Par ailleurs, je n’ai nullement critiqué Farhadi pour ses prises de position, qui sont d’ailleurs parfaitement claires dans le film, ni ne lui demandais « d’aller plus loin » pour reprendre tes termes. Mes critiques étaient uniquement cinématographiques et à cette aune Le client n’est pas son meilleur film tout simplement malgré son succès public en Iran. Si mes réserves t’ont chagriné (j’en suis d’autant plus confus si une partie de ta famille a vécu dans l’Iran du Shah), je t’invite à lire ma critique d’Une séparation qui est très élogieuse.

  2. modrone dit :

    Très fouillé, comme toujours, ton article sur le client. Je le présente début décembre et ne manquerai pas d’y revenir.

    • Strum dit :

      Merci Edualc. Il est fort possible d’ailleurs que le film suscite chez toi davantage d’enthousiasme que chez moi. Ma relative déception tient aussi à mes attentes et cela reste un bon film, intéressant à plus d’un titre.

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