Alice au Pays des Merveilles de Tim Burton : modernisation et renversement de perspective

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Si l’on veut bien dépasser l’espèce de haut-le-coeur que provoque la laideur visuelle d’Alice au pays des merveilles (2010) de Tim Burton, on y trouvera quelques idées d’adaptation intéressantes par ce qu’elles révèlent de notre époque. Dans l’oeuvre de Lewis Carroll (Les Aventures d’Alice au pays des Merveilles (1866)) dont le film est tiré, Alice quitte momentanément un monde de conventions, le nôtre, pour un pays imaginaire : Wonderland, le pays du nonsense. Le nonsense carrollien procède de l’idée selon laquelle les mots, le langage, les formes que l’on nous apprend, créent des conventions, nous enferment dans une manière de penser, une manière d’être au monde. C’est parce qu’il se méfie du langage, cette convention par excellence, que Carroll s’enfuit avec Alice vers Wonderland, où vivent, selon leur fantaisie, des créatures sans logique (ou d’une logique qui nous est étrangère) et sans fonctions darwiniennes ; le langage n’y est plus un outil d’adaptation au monde s’imposant à tous, mais le moyen pour chacun de créer son propre univers grâce à l’invention de ces mots-valises que Carroll affectionnait.

Chez Tim Burton, le titre Alice au Pays des Merveilles signifie tout autre chose. Le film raconte le retour d’Alice à Wonderland à 19 ans, point de départ (retour d’un(e) adolescent(e) dans un royaume magique menacé par une méchante reine) qui ressemble beaucoup à celui du Narnia de C.S. Lewis et fort peu au livre de Carroll et est suivi d’un retour singulier d’Alice dans le monde réel. Burton entreprend dans son film une inversion des deux mondes : ce n’est plus Wonderland, mais notre monde qui devient à la fin le Pays des Merveilles, le pays de la liberté, le pays du refus des conventions, le pays du voyage, le pays où une jeune femme peut partir seule en Chine à l’aventure sur un bateau nommé le Marco Polo (référence au Livre des Merveilles de Marco Polo, marchand de rêves par son livre mais aussi vrai marchand envisageant les voyages comme des opportunités commerciales – la plupart des grands voyages ont été faits ou financés avec des considérations commerciales en tête). Quant à l’ancien Wonderland de Carroll, il est devenu un vieux pays, d’une magie répétitive et empruntée, croulant sous des conventions, des attitudes, des personnages et des parcours séculaires et bégayants qu’Alice a déjà vus ou foulés. Certes, on perçoit toujours une (vague) tendresse de Burton pour les parias et les laids (quoiqu’il soit ici plus à l’aise avec le bestiaire numérique qu’avec les personnages de Wonderland) et il se moque gentiment des prétentions de la Reine Blanche à la probité candide. Mais il est manifeste que ce Wonderland si laid est un lieu où une certaine tradition fait la loi et qui ne convient guère à la soif de liberté d’Alice, laquelle entend donc trouver le Pays des Merveilles dans le monde réel.

Cette prééminence du monde réel sur le monde imaginaire (en beautés comme en potentiel) nous donne la clef des thèmes du film : Alice au Pays des Merveilles vu par Burton n’est plus l’histoire d’une petite fille, c’est l’histoire d’une jeune fille qui avant d’entrer dans l’âge adulte (et même afin d’y rentrer) fait un dernier voyage dans ses songes d’enfant. Elle commence le film en disant à propos de Wonderland, « this is my dream » (principe de croyance) pour finir par dire à propos d’elle-même « this is my life » (principe de responsabilité). Cette Alice modernisée et au goût du jour affronte le monde réel grâce à la fantasy (vu comme un royaume qui éclaire le réel et permet de l’affronter), là où l’Alice de Carroll le refusait par la fantasy (vu comme un royaume de fuite du réel).

Si l’on se replace dans le contexte de l’époque durant laquelle se passe le récit du film, l’émancipation d’Alice (qui refuse de sa marier alors qu’elle n’a ni père, ni revenus, pour partir à l’aventure faire du commerce) relève d’une vision rétrospective et libre de l’Histoire (les valeurs d’aujourd’hui s’appliquant au monde d’hier) puisqu’à l’époque de Carroll les femmes n’avaient ni droits ni indépendance financière. Ce renversement historique confère une cohérence globale au film, mais en enjoignant Alice de rechercher sa liberté dans le réel et non pas en rêvant à Wonderland il lui fait tenir un discours de responsabilité renversant complètement le sens du livre de Lewis Carrol, une modernisation (trahison ne serait pas un mot trop fort) a priori inattendue de la part de Burton mais manifestement voulue et assumée (Burton semble ici prendre à revers son propre cinéma, du moins la première partie de sa carrière, lui qui a tourné plusieurs films de qualité prenant le point de vue du paria, bien qu’aucun ne m’ait pleinement convaincu). Poursuivant sur cette lancée, Burton revendique aussi ici les conventions du blockbuster, faites de course-poursuites incessantes, d’une scène d’action en guise de résolution de l’intrigue, et d’une condensation du temps qui produit un sentiment d’évolution trop rapide du personnage titre (Alice passant le temps du récit de jeune fille empruntée et naïve, à maitresse femme sûre d’elle-même). Mais à défaut de séduire sur un plan cinématographique, ce film curieux reste intéressant par sa cohérence et par ce qu’il nous dit de notre époque (du moins en 2010) et de la manière dont elle considère et instrumentalise la fantasy, à la fois repoussoir et marchepied. On ne s’étonnera pas, dès lors, que cette Alice dans l’air du temps ait été le plus grand succès commercial de la carrière de son réalisateur.

Strum

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11 commentaires pour Alice au Pays des Merveilles de Tim Burton : modernisation et renversement de perspective

  1. Ronnie dit :

    A l’exception de ‘Sleepy hollow’ , Burton ne suscite chez moi qu’un intérêt tout relatif.
    Joli billet cela dit 😉

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  2. kawaikenji dit :

    Burton (à l’exception d’Edward aux mains d’argent) = laideur, bêtise, fausse subversion, infantilisation

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  3. ELias_ dit :

    Je ne peux que relever la pertinence de ta première phrase, puisque c’est précisément ce qui m’a arrêté quand j’ai abordé ce film. Pas pu aller au-delà de cette incompréhensible laideur, et de ce manque total d’incarnation des effets numériques à l’écran.

    Ce n’est pas pour autant cependant que j’en ferai un prétexte pour renier tout le cinéma de Burton qui a précédé.

    E.

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    • Strum dit :

      En effet. On peut faire valoir que la laideur de Wonderland est cohérente avec l’approche de Burton dans ce film qui fait de Wonderland un endroit moche et décrépit et de notre monde un endroit où peuvent se cacher des merveilles, mais c’est une maigre consolation.

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  4. 100tinelle dit :

    Bonjour Strum,

    Juste un petit commentaire en passant, histoire de prendre un tout petit peu la défense de Tim Burton : Les Noces funèbres est une vraiment belle réussite du réalisateur ! Voilà, c’est tout ce que j’avais à dire 🙂

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    • Strum dit :

      Bonjour Sentinelle, merci je suis toujours preneur des commentaires défendant les cinéastes. 🙂 Je n’ai pas vu Les Noces funèbres, mais cela pourrait me plaire car j’aime bien Le Noël de Mr. Jack (que l’on rattache habituellement à la filmographie de Burton mais dont Henry Selick est le réalisateur).

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  5. tinalakiller dit :

    Pour moi, un des moins bon Burton même si tu le défends bien car heureusement pas tout est à jeter selon moi. Visuellement,j’ai trouvé ça à gerber et Mia Wasikowska – pourtant pas mauvaise quand elle est bien dirigée – est monoexpressive (je passerai sur Johnny Depp en Ronald McDonald… euh pardon Chapelier fou !).

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  6. Ping : Beetlejuice de Tim Burton : satire fantastique et maison-refuge | Newstrum – Notes sur le cinéma

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