The Master de Paul Thomas Anderson : cinéma subjectif, confusion mentale et marchands de foi

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Si l’on porte un regard rétrospectif sur la filmographie de Paul Thomas Anderson, on s’aperçoit qu’il a devié de sa trajectoire initiale de cinéaste talentueux mais un peu vain pour se lancer dans une étonnante quête de la subjectivité : alors que ses premiers films étaient des films choraux, tous ses derniers films représentent à l’écran le for intérieur du personage principal du récit : Punch Drunk Love (2002) possède un sentimentalisme décalé, mais ce décalage provient de l’immaturité de Barry Egan. There will be blood (2007) est un récit puissant et minéral où seuls survivent les plus forts, volonté de puissance qui reflète la vision du monde intransigeante de Daniel Plainview. Inherent Vice (2014) est l’odyssée aux images déformées d’un drogué qui se révèle doté, sur le modèle du Privé (1973) de Robert Altman, d’un sens moral plus développé que la moyenne. Ce subjectivisme assumé est un avatar possible du post-modernisme et fait d’Anderson un des réalisateurs les plus singuliers du cinéma américain d’aujourd’hui.

The Master (2012) est lui aussi acquis à ce principe d’un film représentant le point de vue subjectif d’un personnage singulier et dépeint l’état mental confus de Freddie, son personnage principal, un vétéran de la seconde guerre mondiale aussi fragile que dangereux, joué avec une inquiétante intensité par Joaquin Phoenix. Durant toute la première partie du film, Anderson parvient à plonger son spectateur dans un état de confusion mental qui fait écho à celui de Freddie, revenu de la guerre avec d’insurmontables difficultés psychlogiques et qui recherche l’ivresse de l’oubli en s’enivrant de l’ethanol des moteurs de bateau. Bien qu’ayant trouvé son inspiration première dans Let there be light (1946), le documentaire (longtemps interdit) de John Huston sur les syndromes post-traumatiques des vétérans, Anderson donne à son film une palette chromatique très riche qui le situe à mille lieux du documentaire et produit un sentiment de dépaysement et de malaise conjugués, comme si en filmant les frasques de Freddie (dans un magasin, en prison, dans un champ, dans le désert), il nous montrait les paysages brûlés de son cerveau, des blocs de conscience incontrôlables sous forme de paysages mentaux. C’est par la représentation de ces paysages mentaux, bien davantage que par le gimmick de la caméra subjective (où l’on voit ce que le personnage voit), que l’on arrive à pénétrer le monde intérieur d’un personnage de cinéma. On retrouve cette idée de paysage dans le traitement technique de ce film tourné en super Panavision 70 avec des objectifs 70 mm qui font briller les grains de l’image (quelques copies 70mm furent imprimées à la sortie du film et c’était une belle expérience que de le voir ainsi). On a rarement représenté la folie avec aussi peu de filtres et de manière aussi directe qu’ici, et à cet égard tout le début du film est assez déstabilisant pour le spectateur.

La folie de Freddie, c’est le genre de terreau où les sectes plantent leurs racines car bientôt Freddie rencontre une sorte de gourou, Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman) dont Anderson n’a jamais caché qu’il s’inspirait de Ron Hubbard, le fondateur de la Scientologie ; le Maitre du titre, c’est lui. Ce n’est pas la moindre ambiguité du film que de faire un portrait indulgent du Maitre et donc indirectement de la Secte qu’il anime. Car ce Maitre, bien que menteur et opportuniste, colérique et égoïste, est aussi une espèce d’aventurier, de joueur remisant ses gains à chaque coup, au risque de tout perdre certes mais en forçant l’admiration de ses ouailles. En leur faisant miroiter une méthode de vie à imiter, il leur donne ce dont elles ont le plus besoin : moins la foi invicible qui déplace des montagnes qu’un mode de vie. La vie mode d’emploi, c’est cela qui manquait à Freddie. Auprès du Maître, il trouve d’abord un père de substitution et la relation quasi-filiale qui se développe entre eux sauve Freddie de la mort, de l’asile ou de la prison ; plusieurs séquences très fortes témoignent des différentes étapes de son parcours, notamment une impressionnante scène de questions-réponses où les deux acteurs rivalisent de talent. De fait, s’il est patent que Freddie n’est pas tout à fait guéri de sa folie à la fin du film, il parait mieux armé face au réel (ainsi dans cette belle scène où il comprend que la « fiancée » qu’il croyait pouvoir épouser est mariée depuis trois ans). Et lorsqu’on le voit singer la méthode du maitre à la fin du film, devenir lui-même un petit maitre de chambre dans son petit théâtre de dément, il donne le sentiment inquiétant qu’il pourra vivre en appliquant à sa mesure les recettes frelatées de son ancien Maitre.

Ce portrait de Hubbard en aventurier en butte aux conventions et en marge de la société apparait assez curieux (y transperce une certaine fascination pour le personnage) si on le compare à la représentation effrayante de l’église protestante dans There will be blood, où Anderson filmait l’alliance scellée entre protestantisme et capitalisme comme un pacte noué dans le sang noir du pétrole, une version outrée et sanglante des analyses classiques de Max Weber sur les liens souterrains entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. On pourrait faire valoir que face aux légions d’évangélistes, Anderson choisit la Secte aux fidèles clairsemés si l’on ne savait qu’à Hollywood la Scientologie n’a rien d’un mouvement à la marge, a pignon sur rue et draine l’argent de certaines stars. Peut-être Anderson refuse-t-il tout simplement de choisir entre ces différents marchands de foi dont il montre l’Amérique si dépendante (et qui dépendent aussi de leurs fidèles), et entend-il suivre la seule logique cinématographique, qui dicte la résolution d’une intrigue en fonction des intérêts du film. Quoiqu’il en soit, de même que Lancaster Dodd est de force à repousser toutes les actions entreprises pour le circonvenir, ce Maitre est un film tout d’un bloc qui résiste aux tentatives d’interprétation et conserve une part de mystère. On y verra au choix du spectateur une qualité (que ce journal d’un semi-fou soit difficile à appréhender est cohérent) ou une opacité peu amène (rançon du subjectivisme andersonien).

Strum

PS : autre mystère du film, le personnage de la magnifique Amy Adams que j’ai oublié d’évoquer et qui parait jouer dans l’ombre un jeu aussi trouble qu’important dans la vie de Dodd.

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6 commentaires pour The Master de Paul Thomas Anderson : cinéma subjectif, confusion mentale et marchands de foi

  1. Ronnie dit :

    Le cul entre 2 chaises, on se demande bien de quoi Anderson veut nous causer au final ….. 😦
    On est loin de ‘Boogie Nights’, en ce temps là, le Paul Thomas était + talentueux, moins prétentieux peut-être.

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    • Strum dit :

      Effectivement, c’est un film difficile à interpréter et peu aimable, mais qui est assez fascinant par moments. S’agissant d’Anderson, contrairement à toi, je préfère la deuxième partie de sa filmographie même si je comprends que sa démarche assez particulière et le subjectivisme complet de sa mise en scène puissent agacer. En tout cas, c’est un cinéaste assez unique dans le cinéma américain d’aujourd’hui et je suis curieux de voir quelle tournure va prendre la suite de sa carrière.

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  2. Martin dit :

    Hello Strum !

    Un souvenir marquant. Mon premier PTA au cinéma. Tu n’as rien dit d’Amy Adams. Je la trouve excellente dans ce film. Je me rappelle une scène forte autour de la couleur de ses yeux… et me souviens de m’être demandé s’il ne changeait pas de couleurs en même temps que la dialogue le suggérait !

    Je n’ai pas la même interprétation que toi du titre. Pour moi, The Master, c’est d’abord Hoffman, puis Phoenix, puis Adams. Hypothèse farfelue, peut-être, mais, de mémoire, le jeu de domination à l’oeuvre est en tout cas assez complexe pour qu’on ne sache pas trop à quoi s’en tenir.

    Film peu aimable, tu l’as dit, mais que je trouve moi aussi assez fascinant.

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    • Strum dit :

      Hello Martin, tu as tout à fait raison de parler d’Amy Adams que j’ai oublié d’évoquer (du coup, je rajoute un PS) et que j’aime beaucoup, et pas seulement dans ce film. Pour le passage de flambeau du maître, il y a un peu de cet idée en effet, meme si à la fin, Phœnix n’est devenu qu’un petit maître en chambre.

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  3. 100tinelle dit :

    Je ne suis pas très fan du réalisateur Paul Thomas Anderson. Attention, je suis loin d’avoir vu toute sa filmo. Et je lui reconnais un talent certain. Mais ses films ne m’accrochent pas vraiment, sans trop savoir pourquoi. Tu parles de la fascination du réalisateur envers son personnage et je me demande si je ne coince pas déjà à ce niveau, dans la mesure où ses personnages ne me fascinent pas du tout mais me déplaisent souvent. Ils sont comme enfermés dans leur tour d’ivoire (leur folie, leur narcissisme, leur obsession etc), avec quelque chose d’imprenable et d’inatteignable, comme une toupie qui tourne follement sur elle-même. Des personnages qui, du coup, me laissent « froid » et sur lesquels je n’ai rien à quoi m’accrocher. Je crois que je passe un peu à côté de son cinéma à cause de cela.

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    • Strum dit :

      Effectivement, je vois bien ce que tu veux dire et il y a cette idée de la « tour d’ivoire », au sens où Anderson parait dans ses derniers films plonger avec armes et bagages dans la subjectivité, dans le monde intérieur de personnages singuliers (et narcissiques, c’est juste), sans les juger de l’extérieur. Cela produit des expériences cinématographiques assez particulières d’autant qu’il possède un vrai talent visuel, propre à rendre compte du monde intérieur du personnage principal choisi. Je résiste souvent devant ces personnages pas toujours sympathiques, mais à un moment donné, je cède (en partie) car la force de sa mise en scène s’impose à moi.

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