Rogue One: A Star Wars Story de Gareth Edwards : pièces rapportées

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A Star Wars Story : c’est ainsi que Disney a décidé de vendre au public une série de films à venir tirés de l’univers de Star Wars et qui sortiront sur nos écrans les années où les épisodes officiels de la saga (ceux numérotés) seront en préparation. A partir du moment où l’on envisage l’univers de Star Wars comme une poule aux oeufs d’or (ce qui est l’approche de Disney), on peut tout aussi bien y voir un grand puzzle, où des pièces rapportées seront rattachées au fur et à mesure au puzzle déjà assemblé, chaque nouvelle pièce agrandissant un ensemble qui n’aura de fin que le jour où le public cessera d’aller voir en masse cette série de films. La gageure à tenir consisterait pour Disney à assurer la cohérence de ces pièces avec le puzzle en place, afin de faire croire qu’elles sont non pas des pièces opportunistes conçues à des fins commerciales mais des pièces précédemment perdues qu’une bonne âme aurait retrouvées.

Cette volonté de conférer cohérence et liant à une pièce rapportée préside à la conception de Rogue One: A Star Wars Story (2016) de Gareth Edwards. C’est un film qui se soucie avant tout de bien s’encastrer d’un point de vue narratif dans La Guerre des Etoiles de 1977 (Episode IV) puisque les évènements racontés dans Rogue One précédent immédiatement ceux du film de Lucas (un groupe de rebelle se lance dans une mission suicide pour récupérer les plans de l’Etoile noire). On le perçoit dans l’usage que fait Gareth Edwards de Vador, le Grand Moff Tarkin et la Princesse Leia, ces deux derniers personnages apparaissant à l’écran sous la forme de déplaisantes créatures numérisées. Ces trois personnages servent à baliser le territoire de Star Wars, à nous signaler que le collage de la pièce rapportée avec le puzzle Star Wars est en bonne voie. De même, ce discours récurrent et pesant du film sur « l’espoir » censé introduire le sous-titre de l’Episode IV, A New Hope. De même, ces plans types de vaisseaux décollant (mêmes prises de vue que dans les autres films), ces Stormtroopers évoquant le « modèle de T15 » (clin d’oeil aux fans), ces maquettes familières des croiseurs impériaux utilisées de préférence aux effets numériques (le film utilise beaucoup de maquettes), etc., jusqu’à la preuve d’encastrement final : la fanfare de la musique de John Williams qui éclate enfin lors du générique de fin.

Or, tout le travail d’écriture du film semble avoir porté sur le collage de la pièce rapportée au puzzle Star Wars au lieu de porter sur la pièce rapportée (le film). Ne pas regarder assez attentivement celle-ci de sorte qu’elle puisse elle-même faire puzzle, voilà qui était prendre le problème d’un film d’aventures à l’envers, car avant de faire de Rogue One une pièce labellisée Star Wars, il convenait d’en faire un film autonome et convaincant. C’était également oublier que le charme du Star Wars de 1977 tenait pour une large part à ses personnages vifs et bien caractérisés, incarnés par des acteurs sympathiques et naturels échangeant des dialogues bien écrits. Aussi Rogue One souffre-t-il durant toute sa première partie de défauts quasi rédhibitoires : des dialogues sans inventions, des personnages faiblement caractérisés, faiblesses de caractérisation que ne pallient pas des acteurs dénués de charisme (en deux apparitions, Vador éclipse d’ailleurs tout le monde). En lieu et place de scènes bien écrites nous faisant voir ce qu’ils sont, les deux héros du film, Jyn Erso (Felicity Jones) et Cassian Andor (Diego Luna), sont introduits par deux séquences, qui font de la première une femme vivant avec le souvenir de l’enlèvement de son père et du meurtre de sa mère, et du second un assassin sans scrupules qui tue pour la cause des rebelles (un Han Solo du pauvre en négatif, qui lui pouvait tuer pour sa propre cause). C’est tout et c’est insuffisant pour que nous nous attachions à eux, d’autant plus que le reste du film les voit s’agiter sans aucun temps morts ou moment contemplatif, ni scènes du quotidien, ni digressions narratives, pouvant jeter un éclairage sur ces personnages faisant d’eux autre chose que des pièces perdues vouées à se sacrifier pour une cause. Les personnages secondaires aux noms improbables (Saw, Baze, Chirrut, etc.) sont a fortiori tout aussi inconsistants. Quant à Tarkin et Leia, leur apparition numérisée parait relever moins d’une justication interne au récit que d’un vain défi technique, d’ailleurs avorté car ils jurent avec le reste. Seul surnage dans cet ensemble le robot K-2SO, qui est le personnage le mieux écrit, le plus humain même, du film – les robots de Star Wars ont toujours été attachants.

Enfin, durant cette première partie mal écrite et confuse (de nombreux reshoots ont d’ailleurs été nécessaires après le tournage principal, ce qui laisse deviner une production difficile, une hésitation peut-être dans le ton à trouver, entre Douze Salopards de l’espace et épisode de Star Wars), la mise en scène d’Edwards est décevante et sans personnalité (rétrospectivement, J.J Abrams s’en était mieux sorti de ce point de vue dans Star Wars : Le Réveil de la Force), pensée comme celle d’une série télévisée sans ton propre (l’esprit de série a envahi les franchises hollywoodiennes actuelles) où l’on saute trop vite d’une situation à une autre, sans que rien ne soit creusé, sans que le film trouve ses marques. Plusieurs scènes se passant dans des intérieurs étroits ou dans des rues de ville distillent aussi une impression d’enfermement, de manque d’espace.

Reste une dernière partie indéniablement réussie où, débarrassé des difficultés de structure et de caractérisation de la première partie, Gareth Edwards trouve une manière convaincante de filmer son récit au cours d’une grande séquence d’action qui repose sur un montage parallèle typique de la saga certes mais qui fonctionne très bien. Toute la fin est bien amenée. C’est donc au moment où le pouvoir d’attraction de Star Wars est le plus grand, au moment où la pièce s’encastre dans le puzzle, qu’elle prend un peu de couleurs, les couleurs génériques de Star Wars, ce qui souligne derechef et en creux tous les problèmes de la première partie du film, où tout semble rapporté d’un lointain vague et mal défini, la pièce comme les personnages du récit.

Strum

PS : Bien que l’on puisse encore distinguer Tarkin et Leia du reste des personnages, on se dirige peu à peu vers des personnages numérisés qui auront la même apparence que les acteurs de chair et d’os. Il est difficile d’appréhender à l’avance toutes les conséquences qu’une telle révolution emportera, mais on peut sans risque prédire qu’elles seront considérables, sur l’industrie du cinéma et probablement sur la nature du cinéma en tant qu’art. Risque de réécriture du passé (ce dont Star Wars, saga de films sans cesse réédités, révisés et lissés, ne s’est jamais privé), résurrection d’acteurs morts depuis plus de 20 ans sans leur demander leur avis (c’est le cas ici de Peter Cushing qui jouait le Moff Tarkin dans le Star Wars de 1977), perspective de films toujours plus éloignés de la réalité ? Le mythe de Pandore a montré qu’une fois une boite ouverte, il est bien difficile d’y ramener ce qui s’en est échappé.

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15 commentaires pour Rogue One: A Star Wars Story de Gareth Edwards : pièces rapportées

  1. princecranoir dit :

    On se retrouve sur l’essentiel : la médiocrité des dialogues (qui abandonnent la joviale note humoristique de la saga d’origine et du « réveil de la Force »), la superficialité des personnages (car voués à disparaître ? je suis assez de ton avis), la fadeur de la mise en scène (que tu rapproches du découpage des séries télé, ce qui n’était pas d’ailleurs le cas pour Abrams qui pourtant vient de la télé justement !). Comme tu l’as compris, j’ai même du mal à m’emballer pour la phase finale qui, malgré un visuel toujours saisissant, reste assez brouillonne dans sa mise en place (le montage alterné ajoute même à la confusion). Bref, hormis l’appontage impeccablement pensé et soigné avec « un Nouvel Espoir », j’ai peine à trouver matière à réelle satisfaction dans « Rogue One » (sinon le frisson de revoir un Vador dans ses œuvres).
    Quant à la résurrection virtuelle de Cushing, elle donne en effet quelques frissons et laisse présager du pire. A quand le prochain film avec Marylin, ou le nouveau concert d’Elvis ?

    • Strum dit :

      Oui, on se rejoint, notamment sur le fait qu’en termes de mise en scène, c’est assez moyen, même si tu es moins convaincu que moi par la dernière partie qui me parait quand même réussi (et Vador fait toujours son petit effet). Bonnes fêtes !

  2. Ping : Rogue One : A Star Wars Story – Le Bazar de la Culture

  3. 2flicsamiami dit :

    Une brillante chronique vers laquelle je n’ai pu m’empêcher d’ajouter un lien sur mon propre billet. Malgré tout, je ne partage pas ton ressenti. En effet, je suis ressorti enthousiaste de ce Rogue One que j’ai trouvé parfaitement troussé tant dans sa mise en scène que dans sa dramaturgie, même si je concède volontiers son entame laborieuse.

  4. Silmo dit :

    Cher Strum
    Sentiment partagé sur la première partie vraiment laborieuse. Entre autres, que vient faire Forest Whitaker dans cette galère avec un personnage aussi inintéressant.
    D’accord aussi sur la bataille finale plutôt bien fichue… mais c’est hélas le lot de la plupart des superproductions de science fiction et des blockbusters (tous les Marvel notamment): Le budget est entièrement misé sur une demi-heure finale plus ou moins étourdissante au détriment du reste du film.
    Ici, c’est un peu plus généreux, on a une bonne heure finale très agréable mais le premier tiers du film est franchement mauvais.
    NB : j’aime bien ta conclusion sur la boite de Pandore puisque selon le mythe, la seule chose qui y demeure enfermée, c’est l’espérance (autrement dit, un nouvel espoir!! Ah, ah ah). 🙂

    L’apparition numérisée des anciens personnages ne me dérange pas trop – faudra bien s’y faire – Au moins Vador n’est pas numérisé, grâce au costume. Dans son cas, ce qui m’étonne le plus, c’est sa capacité (absente de l’épisode IV en 1977 mais présente dans l’épisode III en 2005) à faire voltiger les rebelles d’un geste de la main, autrement dit perdre son temps au lieu de tout bêtement récupérer la disquette avec les plans de l’Étoile noire d’un simple claquement de doigts…(pas cohérent). En même temps cela corrobore la théorie – j’y adhère – selon laquelle, à partir de l’épisode IV (désormais à partir de l’épisode 3 et demi), Vador s’efforce de saper l’Empire dans le seul objectif de sauver ses deux enfants.
    Silmo
    ps: et un hommage au passage à Carrie Fisher.

  5. eelsoliver dit :

    Donc assez mitigé sur c dernier Star Wars version spin-off. Déjà, le 7e volet ne m’avait guère enthousiasmé

  6. eelsoliver dit :

    et rien à voir, je me permets de faire ma propre publicité en laissant le lien qui mène vers mon blog ciné : http://cinemachoc.canalblog.com/

  7. F. de l'O. dit :

    Eh bien ! Je ne peux qu’être d’accord avec cette critique de Rogue One. Je n’ai pas beaucoup apprécié ce film, mais je surprenais tout le monde quand je le clamais. Je suis contente de trouver quelqu’un qui a soulevé les mêmes défauts/problèmes que moi, et même avec plus d’intransigeance ! Au passage, grand fan de Mastroianni, je ne peux qu’apprécier ton avatar. Au plaisir !

  8. Ping : Films préférés et bilan de l’année 2016 | Newstrum – Notes sur le cinéma

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