La Cible humaine : le pistolero repentant de Henry King

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La Cible Humaine (The Gunfighter) (1950) de Henry King est un très beau western racontant l’histoire de Jimmy Ringo (Gregory Peck), un pistolero repentant. C’est un film où l’on ressent une volonté de démythifier le western classique, et de rendre prosaïques les décors, les costumes, et les moustaches que portent Ringo et son ami shérif. Hormis lors des génériques de début et de fin, la musique d’Alfred Newman est absente ou presque du film, ce qui procède là aussi du souci de représenter des faits bruts dans un décor neutre.

C’est le récit d’un tueur qui revient chez lui après une vie d’excès et de meurtres et pose sur son passé un regard sévère et désabusé. Pour lui, c’est la fin de la partie : un argument de nouvelle ou de pièce de théâtre beckettienne. D’ailleurs, la majeure partie du film se déroule dans un bar où Ringo attend sa femme, qu’il avait abandonnée dans sa jeunesse. Ce temps d’attente est un temps d’introspection et de dialogues, car Ringo est confronté aux fantômes de son passé qui ressurgissent opportunément au crépuscule de sa vie et viennent lui rendre visite : anciens amis (shérif et danseuse de saloon), frères d’une victime qui le poursuivent et surtout un jeune pistolero vaniteux, avatar de l’ancien Ringo, qui vient le défier pour se faire un nom, croyant encore aux trompettes de la renommée et aux vieilles légendes de l’Ouest.

Un homme qui attend dans une salle, une table, quelques chaises, une dramaturgie resserrée autour d’une situation donnée, une succession de scènes dialoguées : nous avons ici affaire à ce que l’on pourrait appeler un film-situation, ce qui le rapproche là aussi du théâtre, mais un théâtre où toute agitation est absente. Ramassée dans une durée restreinte (85 minutes), l’intrigue découle naturellement de la situation mise en scène, sans fioriture ni excès, ce qui est rendu possible par des dialogues très bien écrits (il faut dire que William Bowers, André De Toth et Nunnally Johnson participèrent au scénario) et le sens du découpage de King, cinéaste rigoureux et économe de ses plans. Tout coule harmonieusement vers l’inéluctable. Les personnages de la ville sont représentées comme acceptant les petits compromis du quotidien mais sans qu’ils soient jugés par le scénario. Chacun a ses raisons et ce regard horizontal sur les personnages donne au film un caractère posé qui l’exempte du lyrisme mais aussi des caractérisations tranchées d’un Train sifflera trois fois (1952) de Zinnemann, autre film-situation où un personnage attend. La singularité du film tient au fait que c’est au moment où le western hollywoodien entre dans une décennie, celle des années 1950, où il connaitra les excès mélodramatiques et le flamboiement d’une forme davantage tournée vers le baroque que King, prenant le contrepied de ce mouvement, propose un contre-modèle du western à venir. La photographie aux dégradés de gris et aux faibles contrastes d’Arthur C. Miller rend très bien compte de l’approche de King.

Ringo regrette son passé de tireur d’élite et porte comme un fardeau sa réputation de pistolero le plus rapide du Texas. Il regarde maintenant ce passé de loin, comme s’il lui était étranger. Il n’y aperçoit plus que bétise, brutalité et vanité. Il est fatigué de lui et de sa jeunesse. Fort d’une conscience récemment acquise, il veut renouer avec sa femme et son fils, qui ne le connait même pas. Mais ce qu’il sait aujourd’hui, il l’a appris trop tard pour être en mesure d’en profiter dans cette vie où son passé le poursuit telles les Érinyes des mythes grecs punissant ceux qui ont offensé la société. Toutefois, ce fatalisme n’est pas celui du film noir, qui assume les dimensions d’un monde tragique où le héros meurt angoissé et agité, il est de l’ordre de l’acceptation individuelle, cohérent avec le caractère posé et moral du cinéma d’Henry King. C’est cette acceptation qui revêt in fine Ringo des habits de l’homme digne selon Henry King et le réconcilie avec sa femme au-delà de la mort.

Le caractère un peu terne et intériorisé du jeu de Gregory Peck, qui le dessert dans certains rôles, sied ici à son personnage. C’est souvent quand Peck porte la moustache, la barbe ou les favoris, qu’il donne le meilleur de lui-même, comme si cette pilosité donnait une gravité et une humanité supplémentaires à son visage trop lisse. La Fox qui produisait le film pensait le contraire puisque les moustaches de Peck furent considérées comme responsables de son échec commercial (« That mustache cost us millions! » aurait proféré le directeur de production, un mot que n’auraient pas renié les frères Coen de Ave, César !).

Strum

PS : Le Ringo du film est inspiré d’un véritable pistolero de l’Ouest américain, John Ringo, un tueur beaucoup moins digne que le personnage de Gregory Peck, qui avait participé au célèbre réglement de comptes à O.K. Corral et que les remords poussèrent au suicide.

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4 commentaires pour La Cible humaine : le pistolero repentant de Henry King

  1. Trés beau western crépusculaire porté par Gregory Peck qui donne à son rôle, en effet, beaucoup de gravité. Un des meilleurs films d’Henry King, vétéran hollywoodien, humaniste, délicat et sensible, et dont le classicisme frise parfois l’académisme. Je constate que ce film traverse le temps et séduit des cinéphiles plus jeunes, ce qui est bon signe.

    • Strum dit :

      Le meilleur rôle de Peck, je suis d’accord. Et en effet, comme pour tous les bons films, il n’y a pas d’âge pour aimer ce film. Le cinéma de King est en outre un cinéma moral qui mélange aventures et prise de conscience, où l’idée de l’homme digne a un rôle majeur : il me parait donc particulièrement indiqué pour les enfants.

  2. princecranoir dit :

    J aime énormément ce western qui retrouve a travers ton analyse le charme mélancolique et ténébreux ressenti lors de mon premier visionnage. Gregory Peck y est en effet formidable, tout autant que dans l autre grande crise de conscience filmée par King dans 12 O’clock high. En lisant la trajectoire retracée de ce pistolero me vient aussi a l esprit celle de Jesse James dont King avait peint la légende crépusculaire dans sa version des années 30. Si mes souvenirs sont justes, c etait Tyrone Power qui se prenait la balle dans le dos, autre mythe de l ouest descendu de (sur) son piédestal.

    • Strum dit :

      Oui, je pense qu’il s’agit du meilleur film de King que j’ai vu. Un Homme de fer (twelve o’clock high) est bien aussi mais peut-être plus didactique et un peu moins fluide dans sa narration – comme tu le soulignes, King y évoque aussi une crise de conscience. J’aimerais bien revoir Le Brigand bien aimé ; je ne crois pas l’avoir revu depuis sa découverte il y a longtemps, à la Dernière Séance. J’avais beaucoup aimé ce film.

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